DE BRIQUES ET DE SANG

HAUTIERE & FRANCOIS

Bande dessinée

Casterman, KSTR, 2010, 146 pages

:) :) Meurtres au familistère - critique complète

Couverture
Couverture du livre: DE BRIQUES ET DE SANG

Début 1914, Ada Volsheim est âgée d'une petite vingtaine d'années. Son père, Rudolf, est un des piliers du 'familistère' de Guise, une petite ville de l'Ain. Complexe industriel assez unique en son genre, le familistère est l'oeuvre de Jean-Baptiste Godin, un homme d'affaires soucieux du bien-être de ses ouvriers. Autour de son usine proprement dite, il a ainsi créé à la fin du 19è siècle un ensemble d'appartements et de services où ses ouvriers pouvaient s'installer s'ils le désiraient. Le côté le plus révolutionnaire de l'ensemble résidait dans l'octroi aux ouvriers d'une participation aux bénéfices de l'usine et dans la création d'une coopérative qui, au bout de plusieurs années, devint la propriété des travailleurs-actionnaires. En cette année 1914, Rudolf Volsheim fait partie du comité de gestion du familistère et c'est à ce titre qu'il se voit mêlé de très près à l'histoire que, plus de vingt ans plus tard, en 1936, sa fille Ada nous raconte ici.

Tout avait commencé par la découverte d'un premier cadavre, celui d'un des ouvriers, retrouvé égorgé dans les jardins. Et cela avait continué par celle d'un second cadavre, celui d'une veuve de l'un des plus anciens ouvriers, noyée dans la piscine. Même si la police ne lésine pas sur les moyens pour retrouver le ou les coupables de ces deux meurtres, c'est surtout sa propre enquête qu'Ada nous conte ici. A l'époque, elle était aidée par Victor Leblanc, journaliste à « L'Humanité » le journal de Jaurès. Tout naturellement interpellé par la genèse de ce familistère, Leblanc va multiplier les allers-retours entre Paris et Guise. Ses articles rendront compte aux lecteurs de ce journal militant du comment un mode de vie en communauté -une véritable utopie sociale réalisée à deux pas de la capitale- peut malgré tout mener à des crimes que l'on aurait crus l'apanage d'un tout autre milieu social...

Point de énième tueur en série dans ce long et beau récit, mais plutôt une enquête classique, bien dans la ligne des récits policiers qui pouvaient se lire à cette époque (Arsène Lupin, Sherlock Holmes) dans laquelle l'auteur profite d'un cadre particulier (le familistère) pour pointer du doigt l'un ou l'autre effet pervers de la vie en communauté. Et, par vie en communauté, il ne faut pas se limiter à la coexistence d'un grand nombre de familles en un lieu confiné -aussi grand soit-il- mais il faut également entendre la 'simple' vie de famille, dans laquelle les affrontements conduisent parfois à des drames qui ne trouvent leur conclusion ou qui ne sont révélés que des années plus tard. A l'image d'un Simenon, le scénariste Régis Hautière nous conte ici les heurs et malheurs de quelques représentants d'une classe sociale bien particulière : celle d'ouvriers accédant petit à petit à une bourgeoisie certes discrète et sans grands moyens financiers, mais pouvant se targuer d'avoir acquis leur indépendance. Suffisamment cultivée et ouverte d'esprit, Ada, à l'inverse des solutions trop rapides que propose la police dans le seul but d'étouffer l'affaire, ne fermera aucune porte, pas même celle qui envisage que le mal se niche à l'intérieur de la communauté.

De prime abord assez peu attirant -en cause, l'ambiance continuellement sombre des cases, les personnages aux visages peu amènes (ah, ces moustaches!!!) et au physique parfois trop esquissé- le trait de David François finit par se révéler pas si désagréable et en tous cas en phase avec l'intrigue classico-tordue de Hautière. Bien documentée et solidement ancrée dans son époque (allusions au cadre historique et politique, références à des personnages d'époque), 'De briques et de sang' s'impose donc comme une intrigue policière au profil classique, mais classique dans le sens où elle pourrait avoir été écrite à l'époque à laquelle elle se déroule. Elle nous offre de plus un attachant portrait d'un milieu et d'un cadre précis qu'elle restitue avec réalisme, au point de nous donner envie de pousser une petite visite dans la région de Guise. Une réussite donc.

Nicolas Fanuel

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