KRAA

SOKAL

Bande dessinée

Casterman, 2010, 94 pages, 18 €

:) :) :) Sans pitié - critique complète

Couverture
Couverture du livre: KRAA

Pour s'assurer le meilleur départ possible dans la vie, le jeune Kraa n'hésite pas à virer son frère hors du nid. Ce dernier mettra plusieurs jours à mourir quelques mètres plus bas, au pied des rochers, ses croassements d'appel à l'aide s'amenuisant avec le temps. Si ni le père ni la mère de Kraa ne vinrent au secours de son frère, c'est tout simplement qu'ils étaient morts, Kraa dut bien en convenir. Trop jeune encore pour s'alimenter seul, il va, de manière totalement inattendue, pouvoir compter sur l'aide d'un jeune indien, Yuma, dont la famille semble être la seule à vivre dans cette vallée isolée. Bien que son grand-père tente de l'en dissuader, Yuma va se prendre d'affection pour Kraa et, au fil des castors morts qu'il lui apportera, s'en faire un ami des plus fidèles. Aussi fidèle en tous cas qu'un aigle royal puisse l'être. Cette fidélité, les deux amis vont avoir l'occasion de la mettre à l'épreuve. Dans la ville voisine, quelques hommes nourrissent de sérieuses ambitions quant à la reconversion de la vallée en potentielle source de revenus. La famille de Yuma ne sait encore rien de ces sombres plans, dans lesquels aucune vie, animale ou humaine, se semble être prise en compte.

Ce premier tome de la nouvelle oeuvre de Benoît Sokal -surtout connu pour sa série 'Canardo'- brasse une volée de thèmes dont certains vont lui assurer une intemporalité certaine, alors que d'autres l'ancrent dans une actualité âcre et suintante de réalisme. Là où Sokal ose et marque avec brio, c'est dans sa remise au goût du jour d'une amitié se muant en fraternité entre un enfant et un animal. Avec ce pitch qui doit faire se croiser Belle et Sébastien, Rintintin et Flipper dans les souvenirs des plus âgés d'entre nous, Sokal trouve le ciment qui va lui permettre de lier les différents éléments d'une intrigue riche, originale et teintée d'une violence aussi inouïe qu'elle se révèle finalement peu démonstrative. Car la tentative de prise de contrôle de la vallée par certains citadins figure bien une énième avancée du monde industriel et dédié au seul profit. Peu importent les dégâts causés à la nature ou, pire, les conséquences humaines. Pour arriver à ses fins, le monde des affaires sait s'entourer d'hommes qui ne reculent devant aucun méfait et se croient à l'abri des lois, et surtout des conséquences de leurs actes. A l'aide de ses deux personnages -Yuma, sensible mais décidé et Kraa, d'une froideur calculatrice glaçante- il va donner une formidable leçon -même s'il s'agit ici d'une banale 'vengeance'- de la nature à la course au progrès. Cette leçon dans laquelle l'auteur nous entraîne se voit somptueusement mise en image. Jamais le trait de Sokal -à ma connaissance- ne s'est révélé aussi parfaitement lié à son intrigue. Dans une ambiance perpétuellement sombre et brumeuse, l'auteur arrive à rendre criante de vérité l'opposition entre la nature et la soi-disant civilisation, la seconde tentant sans répit de domestiquer la première, montrant ainsi où se niche la réelle sauvagerie. Tant les personnages que les décors se révèlent rapidement soufflants de lisibilité, de clarté et d'une capacité hors-norme à nous entraîner sans effort dans le fil de l'intrigue. Pour le dire simplement, les cases qui défilent sous nos yeux se révèlent souvent d'une beauté qui pousse à les contempler plus longtemps, au-delà de la simple compréhension de l'intrigue. Attention toutefois : par le passé, Sokal n'a jamais versé dans l'angélisme utopique, et, si son personnage sans scrupule de Kraa lui permet ici de tenir son récit au-dessus de la mare des bons sentiments et des prévisibles 'happy ends', il faut sans doute s'attendre à un deuxième tome aussi sec et sans pitié que l'est ce premier.

Nicolas Fanuel

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