L'INDESIRABLE

WATERS, Sarah (Traduit par Defossé, A.)

Fantastique

Denoël, Denoël et d'Ailleurs, 2010, 706 pages, 26.5 €

:) :) :) :) WATERS : COMME DE L'EAU DE SOURCE - critique complète

Couverture
Couverture du livre: L'INDESIRABLE

Au risque de passer pour un alien en voie de disparition, j’avoue que je lis en moyenne 50 livres par an. Que j’en parcours une centaine de plus.

Suffisamment, en tout cas, pour me rendre compte de l’uniformisation qui caractérise bon nombre d’entre eux. La plupart sont commis par des faiseurs convenables (outrageusement présentés comme des Maîtres, bien avant d’avoir fait leurs armes), certains se révèlent carrément illisibles. Ce qui a tendance à m’attrister, surtout dans la sphère du polar, c’est de constater la similitude des intrigues et une surenchère dans le glauque, le violent.

Alors, quand un roman comme celui de Sarah Waters me tombe sous les yeux, je ressens comme une parenthèse rafraîchissante.

Si le fantastique qu’elle propose apparaît classique, ce n’est pas par manque d’inspiration. C’est plutôt une volonté de rendre hommage aux grands littérateurs de genre que furent Henry James, Jane Austen, E.T.A. Hoffman ou Edgar Alan Poe. « L’Indésirable » est un roman ambitieux, impressionnant à plus d’un titre (ne serait-ce que par la « brique » qu’il occupe) et particulièrement bien écrit. Le cadre (l’immédiate après deuxième guerre mondiale), les personnages (des personnalités socialement en vue qui dépérissent et rejoignent l’anonymat), l’ambiance (du gothique du meilleur effet, avec une telle puissance qu’il en devient palpable et qu’il vous transit comme une bise d’hiver), les phénomènes paranormaux (déjà lus ailleurs mais rendus ici avec un réalisme, une vraisemblance et une tension véritablement originaux), l’étude psychologique et sociale (des perturbations douloureuses qui marquent la frontière entre un mode d’existence révolu, regretté et une nouvelle déclinaison de vie qui déshumanise et menace l’individu en tant que réalité intègre), jusqu’à cette demeure labyrinthique qui se révèle être un monstre affamé, tous les éléments qui s’imbriquent au fil du récit sonnent justes, frappent forts et imprègnent l’esprit d’émotions diverses, s’étalant du questionnement existentiel à l’effroi le plus profond, en passant par l’expression ambigüe des élans du cœur.

Le docteur Faraday a connu la propriété de Hundreds Hall au temps de sa splendeur, quand sa mère y officiait comme employée. Aujourd’hui médecin de campagne, il est appelé à y intervenir auprès d’une jeune fille, la servante Betty, apparemment tétanisée de peur à cause de son environnement. Le Dr Faraday fait la connaissance de la famille Ayres et découvre une demeure délabrée, à l’instar de ses habitants, de la mère qui se démène contre la déréliction de sa situation sociale et financière, à Roderick, le fils rentré blessé de la guerre qui commence à développer une paranoïa destructrice, sans oublier la discrète et curieuse Caroline.

Lors d’un dîner donné en l’honneur de nouveaux voisins fortunés, le chien des Ayres attaque sauvagement la petite fille des invités, la défigurant à vie. C’est le début d’une série de phénomènes paranormaux qui vont se succéder et atteindre les occupants de la maison jusque dans le tréfonds de leur être : une sonnette est activée depuis une pièce inoccupée, un incendie se déclare spontanément dans une chambre, des graffitis apparaissent sur des murs…Tout laisse bientôt à penser qu’il y a, caché à Hundreds Hall, un séjourneur impertinent, un indésirable menaçant, motivé par une vengeance à orchestrer, au-delà du temps et peut-être même au-delà de la mort.

Tandis que les sentiments du Dr Faraday pour l’inaccessible Caroline se précisent, tandis que la propriété est peu à peu gangrénée par les besoins de développement d’un nouveau quartier résidentiel, tandis que la société, autour de ces personnages devenus obsolètes, emprunte de nouvelles voies, le drame se noue, le mystère s’épaissit, avec une lenteur d’autant plus angoissante qu’elle invite à une lecture attentive, bientôt compulsive.

Sarah Waters, après nous avoir introduit dans son univers d’une main caressante – la classe consommée de son vocabulaire, de la construction de ses phrases et de ses dialogues si savoureux – nous étreint le cœur sans pitié, installe un malaise aussi physique que psychologique et nous mène, par le bout du nez, jusqu’à une conclusion qui, loin de révéler les clefs du mystère, nous laisse au bord d’un précipice au fond duquel règnent la folie et le désespoir.

Connue pour sa condition d’écrivain lesbienne, Sarah Waters fait fi, ici, de son terreau d’affinité : son personnage principal est un homme, un vrai ; la société britannique d’après guerre est affaire de mâles. Elle signe cependant un de ses romans les plus aboutis, les plus empathiques et les plus accrocheurs.

Un must que tout amateur de fantastique se doit de lire toute affaire cessante. Le livre de l’année, en ce qui me concerne (EA)

Eric Albert

Commentaires

Merci pour cette critique qui m'a confirmée dans mon envie de lire ce roman. C'est vraiment un de mes romans préférés, pour les raisons que vous évoquez. J'en suis à mon 3ème S.Waters et il me semble qu'elle a une superbe façon de travailler ses personnages à la lumière de leur époque. Ici c'est une réussite totale, le fantastique en plus, et me voilà conquise!

JULLIAN il y a 4 ans

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