Le bazar des mauvais rêves

KING, Stephen (Traduit par Biès, Océance)

Fantastique

Albin Michel, 2016, 608 pages, 23.9 €

:) :) ICI, LA VOIX - critique complète

Couverture
Couverture du livre: Le bazar des mauvais rêves

C’est une drogue. Addictive, pernicieuse.

Addictive parce qu’il est impossible pour moi de ne pas lire tout nouvel opus de Stephen King. Dès un volume terminé, je me mets en mode « attente » pour le suivant, je tente même de lire « dans la langue » les textes non encore traduits – en m’étonnant à chaque fois de la rapidité de parution en néerlandais et en allemand ! -, en me replongeant dans les anciens titres – y découvrant de nouvelles images, de nouvelles sensations, de nouveaux frissons.

Pernicieuse car elle oblitère tout ce qui m’entoure : temps, travail, soucis, contraintes familiales, factures en souffrance, et jusqu’à des maux purement physiques : tout cela s’envole lors de la plongée dans les pages du Grand Stevie. Avec, parfois, un réveil douloureux, car le monde, lui, poursuit sa course vers…

Vers quoi d’ailleurs ? Une course à l’abîme ?

N’est-ce pas justement dans cette dynamique que nous entraîne ce gros (mais pas encore assez) volume ? A l’image de la dernière nouvelle, « Le tonnerre en été », les histoires recueillies ici ont presque toutes une saveur létale. Prenez ce journaliste free-lance qui, pour compenser le stress que lui impose « sa » boss, rédige sa nécrologie…qui entraîne son décès réel dès le lendemain. Et qui reproduit l’exercice avec des dommages collatéraux insoupçonnés. Voyez ce couple en crise qui se dissout sur le simple fait de l’achat d’un paquet de cigarettes. Et il en dit long sur la nature et la psyché humaine ce récit délicieusement pervers qui voit un « homme de Dieu »  à l’agonie, désirer perpétrer un péché mortel par contumace. La futilité de la vie s’illustre dans la description de deux familles s’affrontant à coups de «  feux d’artifices imbibés » des deux côtés d’un lac, ou au fil de la journée infernale d’un publicitaire pressé de présenter le projet de sa vie mais qui est témoin du meurtre froid et cruel d’une dame dans un bus qui passe à hauteur de son taxi. Et puis, les frissons, la peur, l’angoisse d’autant plus délectables qui, même s’ils nous emprisonnent un moment, ne sont que formidablement fictionnels : par l’emprise d’un « sale gosse » semblant capable de traverser les époques pour répandre la haine et la mort ; par la présence d’un « petit dieu vert de l’agonie » qu’il s’agit d’expulser d’un corps malade tout en faisant face au pragmatisme et à l’esprit cartésien d’une infirmière ; par l’appétit pour la chair humaine d’une voiture zombie…

N’y a-t-il donc aucun point faible à noter ? Pas la moins substantifique critique à exprimer ?

On peut noter une certaine inégalité dans la qualité des nouvelles. Je pense aux obscurs « Eglise d’ossements »,  à « Tommy » - mais la réticence vient peut-être du fait que je suis de manière générale rétif à la poésie – auxquels j’ajouterais « Billy Barrage » qui nous prend la tête avec ses descriptions commentées de matches de base-ball. La première nouvelle, « Mile 81 », a tout du soufflé qui retombe et « Après-vie » ne possède pas le souffle nécessaire à une réelle empathie.

Malgré tout, la dose des stupéfiants que procure Stephen King, sa voix inimitable, ses confessions intimes qui préfacent chaque nouvelle, sa terrible imagination (eh, il avoue quand même que, à l’instar du cadavre dans la baignoire de « Shining » pompé aux « Diaboliques » de Clouzot, le film de 1958 « J’enterre les vivants » lui a soufflé la trame de « Nécro » ; et les divers auteurs à qui il dédie ses histoires n’ont-ils vraiment rien à voir avec leur fond narratif ? ) vient à bout du manque qui étreint l’amateur.

On ne peut pas faire l’impasse sur l’intertextualité qui émaille les récits : bien sûr, on pense à « Christine » et à « Roadmaster », à « la Tour Sombre » (on retrouve les terrifiants hommes en manteaux jaunes), à « Ca »,  à bien d’autres titres, au passage.

Ce « Bazar des mauvais rêves » est une dégustation. Et on s’en fout de  l’indigestion !

Eric ALBERT

Eric Albert

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