Les évangiles écarlates

Barker, Clive (Traduit par Domis, Benoît)

Fantastique

Bragelonne (Paris), 2016, 360 pages, 25 €

:) :) Sou(f)fre, Lucifer! - critique complète

Couverture
Couverture du livre: Les évangiles écarlates

Clive Barker a fait, à la fin des années '80, une entrée fracassante dans le monde de la littérature fantastique avec six recueils de nouvelles, « Les livres de sang » qui professaient un art de la terreur organique et une capacité d'imagerie phénoménale. Les démons gravent sur le corps d'un pauvre supplicié, avec le sang de celui-ci, des récits d'horreur que se disputent un classicisme issu des pulps des années '50 et un renouveau macabre abolissant les frontières de la terreur et de l'inhumain : voyez cet « enfant de celluloid » qui s'échappe d'un écran de cinéma, voyez ces habitants de deux villages rivaux qui, en grimpant les uns sur les autres, parviennent à créer des combattants géants, sublimés par une force commune.

Ont suivis quelques – gros – romans qui ont achevé d'assurer la popularité de l'auteur auprès des amateurs de sensations fortes. Stephen King avait vu en lui « l'avenir de la littérature d'horreur » et c'est ce que Barker aura été durant une bonne quinzaine d'années.

Artiste polymorphe, Barker est aussi le scénariste et le réalisateur du film « Hellraiser » (1987), une histoire d'horreur véritablement insoutenable dans laquelle une femme voue à la mort plusieurs de ses amants afin que l'âme damnée de son mari puisse peu à peu se reconstituer avec l'os, la chair, les muscles, les organes et la peau des suppliciés. C'est dans ce film que Barker livre sa mythologie autour du cube de Lemarchand, une sorte de puzzle en 3d figurant une boîte à l'ouverture complexe. Lorsqu'on arrive à faire fonctionner son mécanisme secret, une faille vers l'Enfer s'entrouvre, permettant aux sinistres démons avides de plaisirs pervers, les Cénobites, de déferler dans notre monde. Ce mythe se retrouve – en tant que faire-valoir - dans l'ouvrage dont il est question ci-dessous.

Après quelques autres films (« Le Maître des Illusions », « Cabal ») et ouvrages pour la jeunesse (la série « Abarat »), Barker a tenté de renouer avec ses premiers publics avec « Coldheart canyon » (une réussite morbide dans le monde du cinéma hollywoodien) mais, tout comme le petit roman « Jakabok, Le démon de Gutenberg », ses écrits n'ont plus laissé de souvenirs  réellement impérissables.

« Les Evangiles écarlates » font donc figure d'événement. La genèse de ce récit remonte au milieu des années '90 et, au départ, il ne devait s'agir que d'une nouvelle destinée à côtoyer d'autres textes de fictions toujours inédits à ce jour. Mais l'inspiration aidant, l'auteur, attaché à ses personnages, n'a eu de cesse de modifier le projet. Au départ lourd de plus de 1000 pages manuscrites, « Les Evangiles écarlates » comptent désormais 400 pages, livrés sous une couverture rigide du plus bel effet, par la grâce des éditions Bragelonne.

Les premières pages du roman sont presqu'insoutenables – et on se dit que, oui, Barker a réussi à retrouver toute sa verve sanguinolente. Un démon de l'enfer, le sinistre Pinhead, surnommé ainsi parce que son visage est quadrillé de clous enfoncés dans la chair et l'os, s'offre une expédition punitive auprès de quelques magiciens desquels il entend s'approprier les pouvoirs. Les chaînes terminées par des hameçons sont projetées depuis une faille entre les mondes, depuis l'enfer même, pour taillader, écorcher, pénétrer et démembrer les pauvres humains présents dans ce théâtre de terreur. Pinhead, le Cénobite, entend rien moins que prendre la place de Lucifer en personne, sur le trône de l'Enfer. Et il a besoin d'un humain pour assister à son triomphe et en pérenniser le souvenir. Il a jeté son dévolu sur Harry D'Amour, un médium déjà rencontré dans d'autres nouvelles et dans le roman  « Everville ». Détective privé dont le destin semble lié au combat avec les forces des ténèbres, D'Amour est contraint de pénétrer dans les cercles infernaux, où Pinhead a entraîné son amie aveugle qui possède la faculté de voir les ectoplasmes.

La plus grande réserve s'impose : on ne lit pas Barker impunément. A la limite, vous définir comme psychopathe invétéré pourrait passer pour une excuse valable. Le sang, la souffrance, la perversion, la cruauté et le désespoir le plus noir sont les aliments de la plupart des pages du roman. L'histoire tient la route, nous offrant quelques visions dantesques du meilleur cru mais je reproche cependant à l'auteur d'avoir, avec cette nouvelle incursion dans le domaine du diable, d'avoir quelque peu démythifié l'antithèse du paradis. L'Enfer nous est décrit un peu à la manière d'un monde moyenâgeux, avec des villages miséreux et crottés habités par des démons à forme et préoccupations bien humaines, âmes damnées auxquelles même la commisération satanique n'est pas offerte. La contrée est létale à souhait, avec cette bête monstrueuse qui dévore tout ce qui glisse sur les flots du Styx local, ce brouillard dévoreur de chair, ce ciel composé de rochers,... Mais l'enfer est bien plus pour moi une vision de l'esprit, un fantasme impossible à décrire ou à circonscrire dans des limites purement matérielles !

 

Commencé de fort « belle » façon, apparenté à un roman écrit à la façon d'un Graham Masterton dans un premier tiers, poursuivi dans un esprit proche de la fantasy et terminé dans le bruit, la magie (noire), le sang et la fureur d'un choc de titans à la vie inextinguible, « Les Evangiles écarlates » glane les galons d'une oeuvre inégale mais efficace et imaginative...en diable.

Eric Albert

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire. Soyez le premier à ajouter un commentaire !

Poster un commentaire

Nom:
Adresse email:
Site web:
Combien font quatre plus cinq?
Poster