Manger l'autre

Devi, Ananda

Littérature générale

Grasset, 2018, 224 pages, 18 €

:) :) :) Manger ou être mangé - critique complète

Couverture
Couverture du livre: Manger l'autre

Elle est née avec un poids de dix kilos. Provoquant chez sa mère un rejet presqu’immédiat. Pour son père, animé d’un amour profond, elle ne peut qu’être “plusieurs”, aussi l’appelle-t-il “Mes chéries”. Après tout, qui sait, elle aura mangé sa soeur dans le ventre maternel afin de s’octroyer cette place de choix ! N’est-elle d’ailleurs pas tenaillée en permanence par une faim inextinguible ? Il ne lui faut que quelques jours pour tarir les seins de sa mère, et provoquer son départ, pétrie d’épouvante.

Seule avec son père qui l’entoure de mille soins, la petite fille grandit, se développe outre mesure (“mon corps ne connaissait que l’horizon”) et ne tarde évidemment pas à subir les railleries mesquines, cruelles- et d’autant plus blessantes qu’elles sont justifiées - de ses camarades d’école.

A l’âge de quinze ans, la jeune fille renonce à fréquenter l’école. Sa corpulence ne le lui autorise plus. Son appétit, lui, est toujours insatiable et il est alimenté (c’est le cas de le dire) par ce père qui refuse de céder au désespoir ou de simplement voir la vérité en face (“il ne s’imagine pas cesser de me nourrir”). N’entreprend-t-il pas de l’emmener en avion jusqu’à Londres ? Mais la nécessité de payer deux places pour sa fille aura raison de son budget.

Alors, “elles” ne quitte plus la chambre. Et lorsque la mère démissionnaire vient lui rendre visite, la jeune fille refuse de se laisser voir, débordante sur son lit.

Un jour où son père s’est absenté, elle entreprend quelques pas dans sa chambre...pour se retrouver littéralement coincée dans la porte, dans l’impossibilité de se mouvoir. Après plusieurs heures de souffrance, elle est libérée par l’entremise d’un charpentier et d’une bonne dose d’huile d’olive premier choix.

Ce sauveur semble lui trouver beaucoup de charme(s) et, peu à peu, une relation intime s’ébauche entre eux, lui l’amateur de chair et de rondeurs affirmées et elle la pauvre fille désespérée qui retrouve enfin un semblant de sens à sa misérable existence. Leur amour naissant résiste même aux conditions scabreuses de l’accouplement (“pour parvenir à m’écarter suffisamment les cuisses, il doit placer une chaise de chaque côté du lit et y poser chacune de mes jambes. Et il les pousse, jusqu’à m’ouvrir. Même là, le haut de mes cuisses se rejoint. Alors, il fouille et explore. Je le guide autant que je peux”) et lorsque l’amoureux propose de prendre quelques photos de sa bien-aimée, pour lui prouver sa beauté, certes inédite mais tellement suave, son ego se pare d’une respectabilité retrouvée. Elle existe et est aimée pour ce qu’elle est.

Jusqu’à ce que les clichés se retrouvent, commentés et jugés, sur la toile…

 

Ananda Devi ne fait pas dans la dentelle. Son conte, âpre et cruel, endosse des habits de langage policés, parfois poétiques dans leur désespérance, pour rendre compte de situations extrêmes. Soudain, les mots se font durs, arrogants, définitifs (“je suis une excroissance qui tue” ; “le mot grosse est devenu insuffisant. Il a fallu en trouver d’autres : éléphantesque, gigantoïde, d’une hyperadiposité foudroyante,...”; “me voir est une preuve de plus de l’échec de l’humanité contre les pulsions (...) la graisse s’éploie dans toute sa splendeur dès les premiers instants”). On hésite entre le rire (gras) en imaginant d’une part la prostration, le déplacement, l’acte d’amour et d’autre part la honte de se complaire du spectacle offert, comme une catharsis. Cette pauvre fille est l’exemple ultime du pire que pire et, quand on assiste, impuissant, presque résigné, à la torture finale, à l’étalement (c’est encore le cas de le dire) de l’existence de la chose sous les milliards d’yeux du web, l’auteur en ajoute une couche (oui, je sais, c’est le cas de…) et emmène sa triste héroïne encore plus loin dans sa déchéance, le dénuement et l’abjection qui relèvent cependant d’un choix personnel. Tant qu’à être vue…

“Manger l’autre” est une lecture rapide (200 pages), fiévreuse, suintante qui, parce qu’elle brasse les stéréotypes bien connus qui collent aux basques des obèses (ne sont-ils pas tous privés de jugeote voire carrément d’esprit ou d’âme ?), nous ramène à la réalité d’un monde où la différence est à proscrire ou à cacher.

Éprouvante, amère, et pourtant tellement représentative de la nature humaine, la lente déliquescence de cet être hors-norme, gargantuesque, rabelaisienne, s’accroche à nos souvenirs et nous laisse pantois, pétrifié d’horreur morbide.

Inutile de préciser que ce livre est à réserver aux personnes à l’estomac bien accroché. Il vaudrait mieux qu’il ne soit pas trop rempli...On ne sait jamais.

De son vrai nom Ananda Devi Nirsimloo, l’auteur est d’origine Mauricienne. Elle quitte ici l’exploration de ses terres natales pour un huis-clos où la démesure affronte l’indicible. Qu’elle soit également l’auteur de recueils de poésie confirme le jeu avec la langue qu’elle propose tout au long de son récit.

Savoureux et délétère.

Eric Albert

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire. Soyez le premier à ajouter un commentaire !

Poster un commentaire

Nom:
Adresse email:
Site web:
Combien font quatre plus cinq?
Poster