L'appel des morts

Rankin, Ian (Traduit par Lemoine, Daniel)

Policier & Thriller

Editions du Masque, 2009, 497 pages, 22 €

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Couverture
Couverture du livre: L'appel des morts

Cela commence par un enterrement, l’inspecteur Rebus y assiste, presque en étranger, alors que c’est son frère Mickey qui gît là, devant lui, dans ce qui n’est finalement qu’une caisse de bois. Dès les premières notes de la dernière chanson diffusée à la fin de la cérémonie, il reconnaît le titre et le groupe, Mickey et lui en étaient fans : ‘Love reign over me’, des Who. Rebus ne peut s’attarder après la messe, un coup de téléphone lui rappelle que le boulot l’attend, comme toujours. Mais sans doute de façon plus urgente encore aujourd’hui : à huit jours du G8, la ville d’Edimbourg se retrouve en quasi-état de siège, toutes les forces de police sont mobilisées, des manifestations anti-mondialisation s’annoncent et personne ne sait au juste à quoi elles vont ressembler.  Comme en écho aux réunions des ‘maîtres du monde’ qui allaient prochainement braquer tous les projecteurs sur sa ville et, conséquemment, y fiche un fameux bordel, Rebus, ne retrouvant pas le CD des Who dans sa voiture, se décida pour ‘Leaders of the free world’ de Elbow. La chanson lui plut.

Le coup de fil qu’il avait reçu juste à la sortie de l’église venait de sa collègue, Siobhan Clarke. Un vêtement appartenant à la victime d’un meurtre sur lequel ils enquêtaient tous deux venait d’être retrouvé dans un village des environs. L’histoire était bizarre : la victime, un criminel venant tout juste de purger sa peine, avait été retrouvée le crâne défoncé dans une ruelle d’Edimbourg. Un morceau de son blouson manquait, soigneusement découpé, seul élément sortant de l’ordinaire, mais qui n’avait néanmoins pas pu faire décoller l’enquête. Et voilà que ce bout de tissu ressurgissait six semaines plus tard, au beau milieu d’une clairière où les paysans du coin déposaient des reliques à l’intention d’esprits bienveillants, le ‘Cloothie Well’, un lieu dédié aux croyances populaires. Entretemps, durant ces six semaines d’enquête infructueuse, deux autres anciens taulards avaient été retrouvés assassinés. Seul lien entre les trois meurtres : les délits à caractère sexuel commis par chacun d’eux.

Le soir même, seul inspecteur au poste de police, Rebus est appelé au château d’Edimbourg : un jeune député, Ben Webster, a été retrouvé mort au pied des remparts. Arrivé sur les lieux, Rebus constatera que, suite à une rapide intervention des services secrets,  toute trace de ce qui lui est présenté comme un « accident » a disparu –jusqu’au corps de la victime. L’objectif avoué étant de ne pas ‘faire de vagues’ à quelques jours du G8. Plus obstiné que jamais, Rebus va se faire un plaisir de ruer dans les brancards et tout mettre en œuvre pour récupérer l’enquête.

Longue et touffue, complexe au point de nécessiter la prise de quelques notes en cours de lecture (l’âge de votre serviteur sans doute …), cette double enquête de Rebus et Siobhan se présente comme un double album de rock, chacune des 4 parties portant l’intitulé de ‘face’. Quatre faces donc, à l’image des ‘concept-albums’ qui ont bercé la jeunesse de Rebus (et de son frère), et dont les années ’70 furent fécondes. A l’inverse de nombre de flics (anglais ou américains) amateurs de jazz, Rebus se réfère constamment au rock : tel événement lui rappelant un concert en 1976, telle conversation se raccrochant aux paroles d’une chanson des Pink Floyd. L’inspecteur-fétiche de Ian Rankin se retrouve ici à un an et demi de la retraite. Sa vie, hors du commissariat, n’est qu’ennui : ‘Sans travail, il cessait presque d’exister’. Il n’a aucune relations en-dehors de ses collègues, aucune occupation hors de ses enquêtes. Aucune relation, hormis Cafferty, ‘parrain’ local, parfois indicateur, parfois acteur des drames sur lesquels Rebus enquête. Cette fois encore, Rebus trouvera Cafferty sur son chemin, véritable démon personnel, presque un ‘autre lui’ en négatif, même âge, même condition sociale, mais autre chemin. Comme Rebus, Cafferty voit venir la fin de sa ‘carrière’ :‘Et Rebus comprit que Cafferty avait peur de perdre le pouvoir. Les tyrans et les politiciens redoutent la même chose, qu’ils soient dans l’ombre de la pègre ou à la lumière de l’establishment. Un jour viendra où personne ne les écoutera, où on ne tiendra plus compte de leurs ordres, où leur célébrité sera estompée. Nouveaux défis, nouveaux rivaux et prédateurs. Cafferty possédait sans doute des millions, mais une flotte de voiture de luxe ne peut remplacer le statut ni le respect’. Est-ce pour cette raison, pour ‘faire quelque chose de bien’, que Cafferty se révèle ici beaucoup plus présent que dans les autres enquêtes ? A l’inverse des flics des Services Secrets qui n’ont de cesse de mettre des bâtons dans les roues de Rebus, le parrain local propose son aide presque à chaque étape des recherches, aimantant les policiers pourtant conscients de sa dangerosité.

Entre gris clair et gris foncé, Rebus n’aura pour seul guide que sa détermination à résoudre ces deux affaires. L’œil collé au viseur, sa carrière définitivement derrière lui, il se permet des méthodes à la limite de la légalité et quelques bras d’honneur bien sentis à certains confrères, parfois plus gradés que lui. Son seul frein ? Ne pas entraîner Siobhan dans les clairs-obscurs qu’il a trop l’habitude de fréquenter. Hargneux et mélancolique, il effectuera son boulot envers et contre tout, parce qu’il s’agit de la seule chose qui l’empêche de sombrer et qui donne du sens à son existence.

Brassant une multitude de thèmes (la perte, le souvenir, le pouvoir, la frontière ténue entre le bien et le mal et, bien sûr, le temps qui passe), Rankin poursuit l’approfondissement de son personnage-fétiche tout en liant de plus en plus résolument son destin à son cadre de vie, tant politique que social ou même géographique. En résulte une œuvre sensible, sans tape-à-l’œil  et sous tension permanente, mettant en scène des personnages attachants parce qu’imparfaits ;  le portrait passionnant d’une époque, une fresque comme seule la meilleure littérature policière, celle d’un Ed McBain ou d’un John Harvey, peut nous en proposer.

Nicolas Fanuel

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