LA RIVIERE NOIRE

INDRIDASON, Arnaldur (Traduit par Boury, E.)

Policier & Thriller

Points, Policier, 2012, 357 pages, 7.3 €

:) :) :) Une touche féminine - critique complète

Couverture
Couverture du livre: LA RIVIERE NOIRE

« La première chose qui apparut à Elinborg fut le cadavre d'un homme jeune, gisant au milieu du salon, et dont le pantalon était baissé sur les chevilles». Quelques heures plus tard, l'inspectrice Elinborg apprit que l'homme, Runolfur, était âgé d'une trentaine d'années. Inconnu des services de police, il vivait seul et travaillait comme technicien dans une compagnie de téléphone. L'homme avait été égorgé et, dans ses poches, la police avait retrouvé un flacon de Rohypnol, la fameuse 'drogue du viol', dont la principale caractéristique est d'effacer tout souvenir récent chez ceux qui l'absorbent. Runolfour serait-il un violeur, et aurait-il eu la mauvaise surprise de voir sa victime se retourner contre lui? En l'absence d'Erlendur, son supérieur parti en vacances dans les fjords de l'Est, Elinborg se lance pratiquement seule dans cette nouvelle enquête. Ne disposant que de peu d'informations sur Runolfur, Elinborg va se mettre en devoir de creuser le passé de ce dernier. Elle découvre ainsi que la mère de Runolfur est toujours en vie et qu'elle réside dans le village qui a vu naître son fils. Peu causante, la mère avouera à Elinborg que Runolfur avait pratiquement coupé les ponts avec elle et, en tous cas, avec tous les habitants de ce petit village de moins en moins peuplé. Par ailleurs, l'inspectrice remonte la piste d'un châle trouvé sous le lit de Runolfur et qui pourrait appartenir à sa 'victime'. La forte odeur d'épices qui imprègne le vêtement rappelle à Elinborg les recettes de cuisine indienne qu'elle teste régulièrement durant son temps libre. Une jeune femme est finalement identifiée, qui malheureusement ne peut rien se rappeler de la nuit durant laquelle Runolfur a été égorgé.

Après six enquêtes presque intégralement consacrées à des cas de disparition et menées par son commissaire Erlendur, voici qu'Arnaldur Indridason accorde le rôle principal de son roman à l'adjointe d'Erlendur : Elinborg. Ce changement de perspective lui permet d'approfondir ce personnage ordinairement cantonné à des tâches subalternes, de s'intéresser en profondeur à sa vie de famille et donc de lui donner une réelle consistance. Remarquons également que, pour la première fois, nous sommes immédiatement confrontés à un meurtre, comme si, mine de rien, Indridason avait décidé de répartir les rôles : les disparitions pour Erlendur et les meurtres pour Elinborg. Les différences de traitement des deux personnages et leurs manières toutes personnelles de mener une enquête s'imposent ici de manière flagrante, et contribuent à dépayser très agréablement le lecteur habitué à la série. Mère de trois enfants et femme d'un mécanicien, Elinborg est un personnage beaucoup plus ancré dans la matérialité de l'existence : quand elle rentre chez elle en retard, son mari est passé acheter des plats préparés et le fait que sa famille se nourrisse d'aliments saturés de graisse et de conservateurs lui déplaît fortement. De même, l'impression de perdre de plus en plus contact avec son fils aîné, qui ne se confie plus à elle comme par le passé, mais dont elle découvre qu'il se livre sans retenue à des dizaines d'étrangers via un blog, l'attriste et la rend nerveuse. Ses soucis 'domestiques', elle tente de les mettre sous cloche quant elle sort de chez elle, mais ils ne la quittent évidemment que très rarement. Ce contact permanent avec les contingences pratiques de l'existence sont pratiquement absentes chez Erlendur. Peut-êtres sont-elles à l'origine du tempérament plus direct qui caractérise l'enquêtrice. Alors qu'Erlendur va, tout au long d'une enquête, sans cesse revenir en arrière et effectuer des incursions dans son propre passé, Elinborg quant à elle va de l'avant, ne revient jamais sur sa jeunesse, trop tracassée qu'elle est par ce qu'elle croit être des manquements à son rôle de mère et d'épouse. Comme si être une bonne enquêtrice signifiait forcément être moins impliquée dans tout ce qui constitue la vie privée. Même si elle ressent une certaine compassion pour les gens qu'elle interroge, Elinborg ne leur montrera qu'un visage impassible et, quitte à être extrêmement dure et même à se tromper, elle les poussera sans prendre de gants dans leurs derniers retranchements. Plus expansive qu'Erlendur, elle partage ses pensées, va directement là où elle pense devoir aller et de ce fait, elle paraîtra parfois injuste ou dans l'erreur aux yeux du lecteur, habitué jusqu'ici aux tâtonnements éthérés de son supérieur. L'ombre de ce dernier plane d'ailleurs sur cette histoire : même absent, il reste présent dans l'esprit de ses collègues qui, n'ayant pas de nouvelles de lui, commencent d'ailleurs à s'inquiéter. Mais là, à l'inverse de la mort de Runolfur, le mystère restera entier et il faudra sans doute attendre le prochain roman de l'auteur pour en savoir un peu plus. Aussi sombre et passionnant que les précédents titres d'Indridason, 'La rivière noire' marque un tournant dans son oeuvre : elle nous montre en effet un auteur capable de se renouveler avec beaucoup de bonheur, capable aussi de se passer de son personnage fétiche sans pour autant donner à ses lecteurs un goût de bâclé ou d'enquête mineure. Au contraire.  

Nicolas Fanuel

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