La rose d'Alexandrie

Montalban, Manuel Vazquez (Traduit par Laroutis, Denise)

Policier & Thriller

Points, 2016, 384 pages, 7.9 €

:) :) :) En petits morceaux - critique complète

Couverture
Couverture du livre: La rose d'Alexandrie

Les habitués des enquêtes de Pepe Carvalho connaissent son entourage, du moins son entourage proche : Charo, sa compagne et amie prostituée tellement libre qu’elle n’a pas de maquereau et Biscuter, cuisinier et homme à tout faire du détective. Charo ne voulait certes pas abuser de sa position en présentant sa cousine Mariquita à son homme. Et la cousine en question n’avait pu bien longtemps retenir ses larmes pour raconter ce qui l’amenait : quelques mois plus tôt, le cadavre de sa sœur Encarna avait été retrouvé en plusieurs endroits de Barcelone. Encarna était celle qui avait réussi dans leur famille : elle avait épousé un notaire fortuné et depuis, les deux sœurs, séparées tant par la distance géographique que par la différence de classe, ne se voyaient plus guère. Et pourtant Mariquita, outrée par le peu d’intérêt que la police montrait pour l’affaire, voulait en connaître le fin mot.  Entourée par son fils peu bavard et par un ami de celui-ci bizarrement décidé à assumer une bonne partie des frais de l’enquête, Mariquita –aidée par Charo- convainc Pepe de reprendre l’affaire.

Pendant ce temps-là, à l’autre bout de la terre, Ginès, un officier de la marine marchande, passe des vacances peu reposantes sur l’île de Trinité. Lorsque son propre navire, « La Rose d’Alexandrie », fait escale au port, il n’arrive pas à se décider à remonter à bord ou pas. Un prénom l’y incite, celui de la dame de ses pensées : Encarna.

 

Quel plaisir de replonger dans l’univers de Manuel Vazquez Montalban ! Publiée en 1982 dans sa langue originale et en 1984 en français chez Christian Bourgois, cette enquête est la 6e du détective gourmet et l’on peut y rentrer sans avoir lu les 5 premières, rassurez-vous. Plus de trente ans d’âge donc et pourtant, quel modernisme, tant au niveau de la langue (mazette, c’est parfois gratiné) que d’une intrigue anticonformiste à souhait, relevée d’un sens de l’humour tout personnel et proprement réjouissant ! On y retrouve ce qui fait le charme de l’univers Montalbanien : une enquête fichtrement bien roulée, dont les fils se relient lentement, au fil des devoirs que s’assigne Pepe, devoirs qui l’emmènent à visiter divers coins de l’Espagne et à multiplier les rencontres improbables, enrichissantes et parfois à la limite du danger. Ce faisant, c’est l’Espagne post-franquiste que nous visitons, celle de certains flics qui se croient au-dessus des lois, celle de la montée au pouvoir des socialistes et celle d’un pays qui sort timidement d’un conformisme catholique imposé, pour se réveiller avec le chômage en face des yeux. Bien présent à l’arrière-plan, ce cadre ne reste qu’un décor, trop subtilement planté pour empiéter sur ce qui tarabuste réellement l’auteur : les gens, le peuple, les relations humaines et tout ce qui habite et fait bouger le moindre de ses personnages. Et là, Montalban se révèle un maître sans jamais s’en donner l’apparence. Avec une finesse et un rare sens de la nuance, il amène le lecteur à pratiquement ressentir les souvenirs communs partagés par Charo et sa cousine, à vomir les basses manœuvres de certains pour capter un héritage auquel ils n’ont pas droit, à partager l’amitié qui prédomine entre les marins du « Rose d’Alexandrie » ou encore à affronter la détresse indicible de l’un d’eux. Alors bien sûr, on n’est pas ici dans un polar comme il en sort des caisses par an, bien ficelé dans toute sa nervosité. Ici, c’est de l’attention aux petites choses, aux personnages et à ce qu’ils disent que naissent les ressorts de l’intrigue. Une intrigue à la cohérence rare, dans laquelle chaque élément, jusqu’au nom du navire, trouve un sens dans un tout mijoté comme le meilleur des plats de Biscuter. À déguster.  

Nicolas Fanuel

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