Les anonymes

Ellory, Roger Jon (Traduit par Baude, Clément)

Policier & Thriller

Sonatine (Paris), 2010, 688 pages, 21 €

:) :) :) :) Au coeur du secret - critique complète

Couverture
Couverture du livre: Les anonymes

Les quatre femmes semblaient avoir été tuées par la même personne. Même façon de tuer, même position des cadavres, même ruban et même petite étiquette à bagage autour du cou. Apparemment. Mais le lien entre les quatre affaires ne s'effectuerait qu'à la découverte du 4ème cadavre, celui de Catherine Sheridan, une femme d'une quarantaine d'années, sans histoire, sans famille proche. La maison de la victime se situant sur le territoire du commissariat n°2 de Washington, les inspecteurs Robert Miller et Albert Roth, deux des meilleurs éléments dont dispose le capitaine Lassiter, furent chargés de l'enquête. Un de ses collègues lui ayant parlé, quelques mois plus tôt, d'une femme assassinée et retrouvée avec un ruban autour du cou, Miller demande à voir ce dossier, qu'il lie immédiatement avec deux autres affaires similaires survenues en cette même année 2006 à Washington. Quatre victimes : un nombre suffisant pour que la presse entende parler de quelque chose et se mette à tirer à la ligne sur les méfaits d'un 'tueur au ruban'. Et si la presse s'en mêle, la hiérarchie policière ne tarde pas à suivre. L'enquête de Miller et Roth va se retrouver sous haute pression en moins de temps qu'il ne faut pour le dire : ni la population, ni les autorités n'appréciant de savoir qu'un tueur en série rôde peut-être à deux rues de chez eux. Pourtant, d'avoir à faire à un criminel de ce type, Miller s'en trouve loin d'être convaincu. Entre les trois premières victimes et la dernière, l'autopsie révèle beaucoup de différences quant au modus operandi de l'assassin. Puis, en fouillant leurs existences, Roth et Miller s'aperçoivent rapidement que le passé respectif des victimes semble avoir été construit de toutes pièces et qu'aucun de ceux-ci ne résiste à un examen approfondi. Au bout de quelques jours, les deux inspecteurs sont sûrs d'une seule chose : leurs victimes n'étaient sans doute pas les personnes qu'elles prétendaient être.

Dans 'Vendetta', son précédent roman traduit en français, R.J. Ellory nous contait le parcours de Perez, un porte-flingue au service de plusieurs parrains de la Mafia. En se rendant aux flics, auxquels il faisait croire qu'il allait leur livrer le responsable du kidnapping de la fille d'un politicien éminent, Perez ne faisait rien d'autre que mener ceux-ci par le bout du nez. L'histoire qu'il racontait aux policiers se confondait de manière fascinante avec un pan important de l'histoire criminelle des Etats-Unis, impliquant tantôt la Mafia, tantôt les politiques et ceci souvent de manière simultanée.

Avec ce nouveau roman, Ellory s'attaque à un autre hydre de l'histoire des Etats-Unis : la CIA. Et pas pour lui tresser des couronnes de lauriers. Le portrait au vinaigre qu'il va en tirer se focalise sur les opérations menées dans les années '80 au Nicaragua par l'Agence pour déstabiliser le gouvernement sandiniste. Ce faisant, Ellory s'attaque à un problème plus général, à un portrait extrêmement cynique et donc réaliste de notre société. Parce que ce que veut la CIA, 'ce n'est pas dominer le monde. On essaie juste de maintenir le statu quo pour faire en sorte que les gens obtiennent ce qu'ils veulent et puissent le garder par la suite'. Et que veulent les gens? La paix dans le monde? Un accès équitable aux moyens de subsistance? Une environnement sain pour les générations futures? Que nenni mes amis : 'La planète, les gens s'en branlent. La seule chose qui les intéresse, c'est le fric, le cul, la drogue, plus de fric, plus de cul'. C'est cette vision du monde qui permet à la CIA de justifier les opérations en partie dénoncées ici par Ellory. Et c'est cette vision du monde qu'il nous renvoie en pleine face, droit vers la part de je-m'en-foutisme et d'égoïsme qui sommeille en chacun d'entre-nous. Après nous les mouches? Non, après nous, la CIA. Pour balayer les conséquences désagréables sous le tapis : 'La raison pour laquelle cette société est tellement dingue, c'est que chacun estime que tout ça ne le concerne pas. Les gens vont au travail en croyant que leur boulot existera jusqu'à la fin des temps'.

Comme dans 'Vendetta', Ellory ferre son lecteur via une intrigue purement policière, à priori déjà auto-suffisante, avant de lui adjoindre une composante politique qui va progressivement la supplanter, sans pour autant laisser filtrer une miette de lourdeur ou de pédagogie à deux balles susceptibles de plomber son récit. En effet, si son but se révèle limpide -dégommer les objectifs généraux et les méthodes particulières de la CIA- Ellory n'en oublie-t-il pour autant jamais son lecteur tombé dans ses bras pour ses talents d'auteur de polar. Aussi l'enquête de Miller et Roth reste-t-elle le principal moteur du roman et les deux flics -comme tous les personnages d'Ellory- ne souffrent-ils d'aucune légèreté et provoquent-ils une adhésion et une empathie immédiates, presque charnelles, de la part du lecteur. C'est principalement Miller qui va focaliser les attentes d'élucidation et de redressement des valeurs. Célibataire peu causant, chouchouté par ses logeurs tel un dernier fils pas encore envolé du nid, il se relève à peine d'une précédente enquête dans laquelle sa moralité et son professionnalisme avaient été mis en cause, publiquement et à grand renfort d'articles dans la presse. Alors qu'il commence à comprendre vers quels abysses d'abus de pouvoir et d'atteintes aux libertés vont le mener les méandres de son enquête, va-t-il lui-même franchir les limites de la loi pour arriver à ses fins? Car, bien évidemment, plus il approchera de la vérité, plus verra-t-il de bâtons se placer en travers de ses roues, et moins les méthodes classiques d'enquête policière se révèleront-elles suffisantes.

On le voit, cette fois encore, R.J. Ellory profite lâchement de son style d'une incroyable fluidité, et de sa capacité à capter sans coup férir l'attention de son lecteur, pour faire franchir à ce dernier les limites d'un polar classique, et l'amener en des territoires où l'histoire, la politique et la philosophie tiennent presque le haut du pavé, sans que jamais l'ennui ne s'installe ni que le suspense ne faiblisse. Là où certains se sont fait une spécialité de verser le polar dans le monde de l'entreprise, des tribunaux ou encore de l'ésotérisme, Ellory amène son lecteur bien plus haut en arrivant à le faire s'interroger sur lui-même et le monde dans lequel il vit.

Nicolas Fanuel

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