Les Visages

Kellerman, Jonathan (Traduit par Sibony, Julie)

Policier & Thriller

Sonatine (Paris), 2009, 471 pages, 22 €

:) :) :) Côtoyer un génie - critique complète

Couverture
Couverture du livre: Les Visages

A 32 ans, Ethan Muller n’a jamais réellement eu à travailler. Issu d’une riche famille new-yorkaise, il possède une des galeries d’art les plus réputées de la ville. Il mène une existence certes bien ‘remplie’ –cocktails, vernissage et autres dîners mondains- mais dénuée de réel intérêt tant elle lui paraît souvent superficielle et déconnectée des réalités avec lesquelles se débattent la majorité de ses contemporains. Ethan sait qu’il est privilégié et il n’en ressent aucune culpabilité : cette situation n’est majoritairement pas de son fait mais de celui de ses ancêtres et de son père. Et, concernant ce dernier, il ne se sent plus aucunement redevable envers lui : depuis plusieurs années, leurs relations confinent au néant.

C’est pourtant bien de ce côté qu’il faut chercher le début de l’histoire qu’il nous conte, puisque ‘Les Visages’ se révèle majoritairement écrit à la première personne. S’il ne parle jamais à David Muller, son père, il est régulièrement contacté par l’ami et homme de confiance de celui-ci : Tony Wexler. Lorsque Tony lui demande de venir jeter un œil à l’œuvre d’un artiste inconnu, il est d’abord tenté de refuser. Puis, eu égard aux compétences de cet homme qu’il a toujours estimé, il accepte de se rendre aux ‘Muller Courts’, un vaste ensemble de logements à bon marché datant de la première moitié du vingtième siècle, bâti et géré par l’une des nombreuses sociétés immobilières de sa famille. L’appartement dans lequel Tony l’entraîne semble n’avoir jamais été entretenu. Selon Wexler, la personne qui y résidait a mystérieusement disparu, laissant là, outre un mobilier et quelques objets sans valeur, plusieurs caisses renfermant les dessins qu’il voulait lui montrer. Il ne faut que quelques minutes à Ethan pour être littéralement subjugué par ce qu’il découvre : chaque caisse renferme des centaines de dessins, la plupart réalisés au crayon, d’une finesse et d’une perfection plastique qu’il n’a jamais rencontrée. Une longue suite de paysages fantasmagoriques, de cartes de pays imaginaires, de personnages tantôt paisiblement occupés, tantôt entremêlés dans des scènes d’une violence inouïe se déroule ainsi sous ses yeux. Chaque feuille A4 porte au dos un numéro et toutes s’assemblent parfaitement, l’auteur n’ayant apparemment eu aucun mal à domestiquer les limites du papier pour les rendre invisibles au spectateur. Exposer l’ensemble de l’œuvre de Victor Cracke –le nom du locataire de l’appartement- se révélant tout bonnement impossible, Ethan décide de sélectionner quelques scènes et d’organiser au plus tôt un vernissage dans sa galerie. Le succès est immédiat et plusieurs collectionneurs offrent des sommes faramineuses pour quelques morceaux de l’œuvre de Cracke. La presse s’en mêle, spéculant sur le mystère entourant la personnalité de l’auteur et contribuant ainsi à la montée en flèche de sa cote. Mais la conséquence la plus imprévisible pour Ethan sera ce coup de fil d’un ancien flic, Lee McGrath, affirmant avoir reconnu dans les dessins de Cracke les visages de plusieurs enfants violés et assassinés entre 1956 et 1967, dans le quartier des Muller Courts.

Si Ethan refuse d’abord de venir en aide à McGrath, il ne tardera pas à très vite s’impliquer dans l’enquête de celui-ci. Délaissant sa galerie, il va consacrer l’essentiel de ses journées au vieux flic hanté par la mort horrible des enfants. Sans qu’ils s’en rendent compte, les deux hommes vont fondre leurs deux quêtes en une seule : McGrath veut mettre la main sur le meurtrier et Ethan veut rencontrer Cracke. Des deux, seul Ethan espère qu’ils ne recherchent pas la même personne, que Cracke n’est pas responsable des meurtres. Ce qu’il désire plus que tout, c’est rencontrer l’auteur génial des dessins exposés dans sa galerie : ‘Je suis le premier à reconnaître que je me pâmais dès que je me trouvais en présence d’un génie, devant l’incandescence par laquelle il s’immolait en sacrifice. J’espérais qu’en me tenant près du bûcher, je le sentirais se refléter en moi.. (…)…je me rappelais soudain pourquoi j’avais besoin de Victor Cracke et pourquoi, maintenant que j’avais perdu ma capacité à le créer de toutes pièces, je devais continuer à le chercher : parce qu’il était encore ma plus grande chance, peut-être même ma seule chance, de sentir cette chaleur lointaine, de respirer sa fumée et de me dorer dans sa lueur’.

Avec ce premier roman, Jesse Kellerman pose un pied délicat dans le monde du thriller. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y laissera qu’une empreinte fugitive. Au contraire. Parce que, s’il ne ménage effectivement pas son lecteur et imprime à son récit toute la tension, les questionnements et les surprises propres à ce genre littéraire, son objectif se révèle tout autre –à vous de le découvrir. A l’image d’un RJ Ellory –publié chez le même éditeur français- il recourt avec maestria aux ficelles du roman policier –meurtres, enquêteurs, quête longue et semée d’embuches- pour mener son lecteur à un stade proche d’un ‘simple’ dénouement, mais suffisamment éloigné pour obliger celui-ci à réfléchir au sens premier de cette passionnante intrigue. Au travers de l’histoire d’une riche famille new-yorkaise –les Muller- il décortique les méandres de la vie bourgeoise telle qu’elle s’entendait au 20e siècle. Ce qui importait le plus alors, après la fortune, résidait bien dans l’apparence et l’opinion publique. Organiser des fêtes prestigieuses. Engendrer un héritier mâle. Présider des œuvres caritatives. Et cacher sous le tapis –ou aux étages inaccessibles des hautes demeures- tout ce qui fait honte, tout ce qui n’est pas parfait. Que réalisait Ethan en refusant de travailler dans l’immobilier, en coupant les ponts avec son père et en ouvrant une galerie d’art si ce n’est une petite révolte personnelle et un rejet de ce mode de vie ? Le portrait –souvent très drôle- du milieu artistico-affairiste dans lequel il baigne depuis laisse souvent à penser qu’il n’a finalement pas fait beaucoup de chemin. Et qu’il s’en rend bien compte, sinon comment expliquer cette quête insensée d’un artiste inconnu et dont personne ne peut même lui assurer qu’il a réellement existé ? Au bout de la route, ses yeux s’ouvriront. Emerveillé à plus de 30 ans, bien plus qu’il ne pouvait sans doute l’espérer. Et la force de Kellerman est d’avoir su, en ces dernières lignes, communiquer cet émerveillement.

Nicolas Fanuel

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