MAILMAN

LENNON, J. Robert (Traduit par Chabin, M.)

Policier & Thriller

Monsieur Toussaint Louverture, 2014, 668 pages, 23 €

:) :) :) LES SOUFFRANCES DU VIEUX LIPPINCOTT - critique complète

Couverture
Couverture du livre: MAILMAN

Au moment de fermer le livre, on est secoué à plusieurs niveaux : l'impression d'avoir lu un des livres les plus prenants, les plus inclassables et les plus déjantés de l'année se dispute au sentiment de se trouver au bord du gouffre : le roman est tellement dense, tellement interpellant, qu'on ne sait pas vraiment par où commencer son compte-rendu.

Par la trame, rien que par ce qu'elle apparaît rapidement comme secondaire, un prétexte pour libérer les véritables ambitions de l'auteur et de son personnage. Albert Lippincott est facteur à Nestor, une petite ville des Etats-Unis. Depuis toujours attiré par la magie de la distribution de courrier , « Mailman » aurait tout du facteur modèle s'il ne prenait un malin plaisir à détourner certains plis, pour les photocopier – et par là espionner la trajectoire et les remous de l'existence de ses concitoyens – avant de les délivrer, en retard, à leurs destinataires. Un jour, ayant conservé un peu trop longtemps une lettre d'encouragements adressée à un résident dépressif, Jared Sprain, Mailman apprend le suicide de ce dernier. Il en ressort désespéré, pétri de culpabilité. Rattrapé pour ses mauvaises habitudes, à cause d'une jeune femme observatrice, Mailman décide de tout plaquer. Il se rend alors chez ses parents, en Floride, mais il ne peut y trouver la paix, d'autant plus qu'une étrange grosseur déforme le côté gauche de son torse, sous le bras.

Voilà pour le fil narratif. Qui s'estompe, au profit des souvenirs d'Albert, de différents épisodes de sa vie – une succession d'échecs, d'espoirs vains, de rebellions inutiles. « Je n'ai pas grand-chose à raconter. Vous voyez, ma vie n'a rien d'extraordinaire. C'est même plutôt le chaos total. J'ai essayé de faire pas mal de choses mais rien n'a fonctionné, c'est tout ». Pourtant, pendant près de 700 pages, la confession intime et désespérée d'Albert Lippincott ne va pas cesser de hanter un texte parfois cru, parfois cruel, parfois délicieusement cynique, qui provoque çà et là éclats de rire, choc émotionnel, questionnements existentiels, doute et ravissement. La galerie de personnages qui émaille l'existence complexe du facteur (son ex-épouse, Lenore, qui a fini par épouser leur médecin de famille ; Semma, l'amoureuse des chats disparue tragiquement ; Gillian, la soeur d'Albert pour laquelle il a toujours ressenti une attirance coupable ; le professeur Gorman dont il s'est ingénié à briser le couple ; son psychiatre Ray Garrity, névrosé philosophe ; jusqu'aux inspecteurs des Postes chargés de démasquer l'indélicat et la famille Kazakh qu'il côtoie lors de son escapade humanitaire) éclaire de façon admirable le parcours pathétique de ce passionné que la vie a érigé en anti-héros absolu. L'humour – de mots ou de situations (Mailman abandonne un chat en omettant de lui enlever son collier d'identification ; se fait virer d'une bibliothèque parce qu'il est suspecté de consulter des sites pornographiques , alors que ce qui déforme son short n'est qu'une bombe de déodorant, etc.) - fait mouche et participe à la réussite du roman. L'autre versant constitutif du texte et sa puissance d'évocation et les questions philosophiques qui sont posées : qu'est-ce que réussir sa vie ? Etre célèbre, riche et admiré ou bien vivre pleinement chaque journée, peu importe de quoi elles sont faites ? Comment mesurer l'abîme qui sépare la considération que l'on a de soi-même de celle qu'on forge chez nos semblables ? Quel est le sens profond de la vie, sinon naître, aimer et se reproduire ? Chacun d'entre nous n'est finalement qu'une bactérie dans une boîte de Pétri. Des entités douées de raison mais qui se caractérisent avant tout par une incommunicabilité handicapante. Chaque idée, chaque projet, chaque objectif n'acquiert de la valeur que s'ils parviennent à destination, à l'instar du courrier qui transite entre les mains du facteur.

Un roman timbré, qui parvient à oblitérer la réalité en réalisant un certain tri dans le sac des affects humains, enveloppé dans un emballage textuel subtil, profond. Un livre qui ne manque pas de cachet, à recommander en express, ça ne fait pas un pli !

Une étude déjantée et hallucinante du facteur...humain (EA)

 

Eric Albert

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