Underworld USA

Ellroy, James (Traduit par Gratias, Jean-Paul)

Policier & Thriller

Payot et Rivages, 2009, 840 pages, 24.5 €

:) :) :) :) Convergence et confluence - critique complète

Couverture
Couverture du livre: Underworld USA

Au début, il y eut le braquage. Los Angeles, 1964. Des millions en liquide et en pierres précieuses. Six morts, pas de témoins. Depuis, un flic, qui inlassablement suit la moindre piste, obsédé par l’affaire et sans doute par l’envie de ramasser une partie du pognon : Scotty Bennet. Une légende à  L.A. ce Scotty : membre de la brigade anti-banditisme, il s’est fait une spécialité dans le flingage de braqueurs. Toujours en état de légitime défense et particulièrement motivé lorsque les malfrats se révèlent ‘de couleur’, sa parole n’a jamais été mise en cause. Il affiche fièrement au revers de son col le chiffre du nombre de ses ennemis qui ne se relèveront pas. Le chiffre change régulièrement.

Quatre ans plus tard, été ’68. Deux hommes tombent sous les balles de complots aux ramifications complexes : Martin Luther King et Robert Kennedy. Toujours sous la coupe de Hoover, les Etats-Unis se préparent à élire Nixon, alors que le milliardaire Howard Hughes s’enfonce dans la folie. Hughes et Hoover : deux personnages centraux du roman, leur ombre planant au-dessus d’un grand nombre de faits et gestes ici relatés. Hughes parce qu’il désire acquérir une partie des casinos gérés par la mafia, et Hoover parce que son obstination à voir des complots partout le pousse à générer lui-même ces complots, pour pouvoir ensuite les dénoncer et les réduire à néant. Ces deux-là n’agissent évidemment que par personnes interposées et ce sont les histoires de ces ‘petites mains’ qu’Ellroy nous convie à suivre ici. Il y a d’abord Dwight Holly, ‘bras armé’ de Hoover, chargé par ce dernier d’infiltrer les activistes noirs suspectés de fomenter de véritables révolutions. Au service de Hoover depuis des années, Dwight traîne derrière lui un cortège de méfaits parfois sanglants. Sa conscience commence à lui jouer des tours. Pas loin de lui nous trouvons Wayne Tedrow, ancien flic et chimiste chevronné, tantôt larbin de Hughes, tantôt homme de confiance des pontes de la  mafia. Sa mission ? Jouer les intermédiaires entre ses deux employeurs dans la vente des casinos. Et, accessoirement, veiller à ce que Hughes ne manque jamais de substances illicites. Troisième larron important : Don Crutchfield, alias Crutch, détective amateur et mateur de femmes professionnel. Particulièrement les femmes mûres : quelques cheveux gris, de légères cernes et le voilà conquis. De là à avouer sa flamme, il y a un pas. Qu’il préfère ne pas franchir, planqué derrière ses jumelles. Celles-ci vont lui permettre de tomber sur certaines scènes imprévues et le mener à des actes dont il ne soupçonnait pas être capable.

Bennet, Holly, Tedrow et Crutch : quatre routes qui ‘convergent et confluent’, pour reprendre les termes employés par Ellroy lui-même à de multiples reprises, des parcours échevelés, hors de portée du ‘commun des mortels’ et pourtant motivés par des sentiments des plus classiques : appât du gain, vengeance, culpabilité, racisme et…amour. Car, et ce n’est pas le moins étonnant dans cette intrigue foisonnante, au milieu des complots politico-économiques et des violences parfois sanglantes auxquelles nous assistons, bien souvent, l’une des principales motivations des acteurs se révèle banalement être l’amour. Un amour souvent mal ou pas exprimé pour l’ami, l’amante ou le parent et qui éloigne chacun de ces personnages de l’image -tueur, agent double ou traître- que l’on aurait pu s’en faire trop rapidement.

Je l’écris sans peur du ridicule : Ellroy ne souffre ici aucune critique. L’on pourrait croire que, forcément, une brique aussi touffue –et à proprement parler impossible à résumer- et pourtant aussi parfaitement maîtrisée doit bien pêcher quelque part, et sans doute au niveau des personnages. Il n’en est rien : lisez, lisez et ne renoncez pas : au bout de 100 pages le déclic se fera. La parfaite complexité humaine des personnages –entre gris clair et gris foncé- vous sautera aux yeux, vous fera vous attacher à un parcours à priori répugnant et vous ôtera pour longtemps toute envie de jugement hâtif.

Polar politique, conclusion de ‘American Tabloïd’ et de  ‘American Death Trip’, ‘Underworld Usa’, bien que fondé sur une construction admirablement maîtrisée, ne se livre pas facilement. Il est, comme souvent chez Ellroy, fait d’intrigues multiples habitées d’une galerie de personnages époustouflante. Que ce soit via son récit ou ses personnages réels –Nixon téléphonant à Hoover, Hoover téléphonant à Holly- Ellroy ne cesse de revenir à l’histoire récente des E-U, au point qu’il donne parfois l’impression non pas de réécrire celle-ci mais de l’écrire tout simplement. D’en pointer les rouages profonds et intimes, nichés au creux d’une poignée de personnages, et d’en donner non pas sa version, mais la seule qui tienne peut-être la route : celle d’un enchevêtrement tortueux d’obsessions personnelles et de drames romantiques.

Nicolas Fanuel

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