LES AMES VAGABONDES

MEYER, Stephenie (Traduit par Defert, D.)

Science-Fiction

Librairie Générale Française, 2010, 829 pages, 8.5 €

:) :) HYBRIDATION(S) - critique complète

Couverture
Couverture du livre: LES AMES VAGABONDES

La terre est envahie. L’esprit de chaque individu est remplacé par une « âme » extraterrestre (en fait une entité lumineuse qui tient autant de la méduse que du ver et dont les filaments tortueux s’implantent dans la moelle épinière pour prendre possession du corps entier). L’invasion est discrète et si le but des âmes est de gangrener la race humaine (elles ont déjà fait de même sur d’autres planètes exotiques), c’est pour la modifier en une civilisation plus pacifique. Car l’ « âme » ne comprend pas la violence faite à ses semblables, elle ne ment jamais, est imperméable à la jalousie et cherche avant tout à faire le bien au bénéfice du plus grand nombre.

Qu’à cela ne tienne, des groupuscules d’humains s’érigent en clans de résistance. Ils vivent – ou  survivent – cachés sous terre et entendent bien découvrir une façon de lutter efficacement contre l’envahisseur.

C’est le cas de cette micro-communauté qui a créé, dans des grottes perdues du désert de Mojave, un semblant de village. Nantis de moyens rudimentaires, ces guerriers qui refusent le désespoir subsistent grâce à de faibles cultures et à quelques raids extérieurs.

C’est là que débarque Melanie Stryder. En fait, Melanie a abandonné, comme des milliards d’êtres humains, le contrôle de son corps à une âme mais sa conscience est miraculeusement parvenue à rester active, au fond de son cortex. Elle est donc aujourd’hui une créature hybride, qui se bat contre l’asservissement total. Elle développe peu à peu un dialogue avec son hôte indésirable et c’est elle qui la convainc de partir à la recherche de son frère Jamie et de son fiancé, Jared, non pas pour les livrer à l’horrible « Traqueuse » qui les pouchasse, mais au contraire pour les protéger. Et accessoirement, pour leur prouver que les âmes peuvent être raisonnées, qu’il devrait être possible de cohabiter.

Bien entendu, l’entreprise est ardue : Melanie est considérée comme une intruse dangereuse, comme un « mille-pattes », un parasite dont les yeux – pourtant éteints - reflètent la lumière. Comment être sûr qu’il ne s’agit pas d’un piège ? Comment faire confiance à cette créature ? Rejetée, ballottée, jugée et même victime d’une tentative de meurtre, Melanie – que l’on nomme plus volontiers Gaby depuis qu’elle a réussi à gagner l’amitié de quelques-uns – va découvrir peu à peu les multiples facettes de la nature humaine. Et aussi les sentiments, les émotions, ces affects qui gouvernent les actes et la pensée de l’Homme. Bouleversée – sûrement pour la première fois de ses 9 existences – Gaby la vagabonde va appréhender l’être humain sous un angle nouveau. Même si elle découvre que Doc, le médecin de bord, poursuit d’horribles expériences dans le but de réussir à séparer le corps de l’âme qui l’occupe, elle va s’impliquer davantage dans la compréhension de ses dissemblables et les aider, au prix de trahisons envers les siens, à survivre.

Ce qui motive Gaby-Melanie, c’est ce sentiment étrange et pénétrant qu’elles se partagent : Si Melanie a retrouvé son petit ami, Jared, elle ne peut plus désormais vivre qu’avec les réminiscences des sensations intimes liées à l’amour (tout cela reste bien platonique, pas une once de sexe là-dedans !) tandis que Gaby, aux premières loges du corps de son hôte, éprise de Ian,  expérimente pour la première fois le ressenti des caresses et la douceur de la peau.

L’amour sera-t-il le catalyseur du destin de Gaby ? Est-il juste de priver un être de la possibilité de vivre pleinement l’affection qu’il ressent et qui perdure au-delà des frontières du corps et de l’esprit ?

Au prix d’un terrible sacrifice, et de promesses vouées d’entrée à l’échec, Gaby va poser les ultimes gestes pour prouver son...humanité.

On l’attendait au tournant, Stephenie Meyer. Depuis que les ados ne jurent plus que par les Edward, Jacob et autres Bella, on était impatients de découvrir l’auteur dans un registre plus adulte. La SF que Meyer nous propose est intéressante : elle nous donne la vision d’une race extraterrestre originale et foncièrement bonne qui, en profitant de la technologie que d’autres aliens ont importé sur leur propre planète, « Origine », s’est muée en prédatrice de velours pour une bonne dizaine de mondes habités des galaxies. Tour à tour implantées dans des enveloppes aussi diverses que des araignées, des ours ou même des plantes, les « âmes » se sont répandues dans l’univers, jusqu’à gagner la Terre et ses habitants complexes, versatiles et sensibles. Le mode de vie des résistants ne manque pas d’intérêt non plus, tout comme la description des relations hiérarchiques qu’ils ont développées. Si les quelques trois cents premières pages du livre font la part belle à l’action (la prise de conscience par « Gaby » de la survivance de Melanie, la fuite de celle-ci pour échapper à la Traqueuse, la brutale incursion dans le monde souterrain de Jared et l’inimitié que la présence du « mille-pattes » instaure), le reste glisse tout doucement vers un débordement de sentimentalisme à la limite du sirupeux.

Eh, il s’agit d’un livre de Stephenie Meyer. Est-il si étonnant alors d’y voir exploitée, une fois de plus, une situation amoureuse alambiquée ? A l’instar de « Twilight », « Ames vagabondes » est le récit d’un amour impossible entre deux (trois) êtres de nature différente, les loups-garous et vampires étant remplacés par une forme de vie extraterrestre. La ficelle narrative est donc la même, l’emballage fait le reste. Car on ne s’ennuie pas une minute au long de ces 800 pages. A l’imagination fertile, aux rebondissements nombreux, à la fin qui, bien que prévisible, parvient à émouvoir, c’est la dualité des « esprits » dans un seul corps qui interpelle. Qu’est-ce que l’âme ? Est-elle dissociable du corps ? Quelle est donc la véritable essence humaine ? L’éternel questionnement philosophique débouche sur une réflexion au sujet de notre « moi » profond.

Destiné aux ados comme aux adultes, ce roman où la science-fiction apparaît au final plus comme un prétexte que comme une assise d’inspiration, constitue une surprise à plus d’un titre. Une preuve du talent de conteuse de Meyer. Un livre, énorme, que je vous invite à croquer...à pleines dents. (EA)

Eric Albert

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