Il y a 7 ans, Estela a quitté sa campagne et sa mère pour répondre à une annonce pour une employée de maison à Buenos Aires. Depuis elle tient la maison pour Madame et Monsieur. Ils ont une petite fille, dont elle est la nounou.
Madame et Monsieur travaillent. Madame ne s’occupe guère de sa fille, tandis que Monsieur a des méthodes d’éducation pour le moins particulières, et sporadiques.
L’enfant, peu sociabilisée, grandit tant bien que mal dans ce microcosme domestique. Domestique, tiens, c’est bien le mot qui désigne « Estelita », comme l’appelle Madame. Oh, bien sûr, ils sont corrects avec Estela. Ils paient son salaire, ils lui laissent de l’argent pour les courses, ils ont confiance.
Ah oui, il fallait sans doute préciser d’emblée que la fillette meurt. Comment ? Pourquoi ? Le figuier ? Le chien ? La mère d’Estela ? Le repassage des chemises ? Le poison ? Le revolver ? Où commence cette histoire ? Estela nous livre dans un désordre apparent les différents éléments qui mèneront au drame.
Roman sur les violences des rapports sociaux
Estela se confie donc. A qui ? Un policier prend-il sa déposition ? Non, elle est seule, n’obtient pas de réponse à son monologue. Est-elle dans une cellule ? Ce n’est pas clair, mais l’essentiel est ailleurs : son récit construit admirablement une intrigue de plus en plus prenante. L’existence de l’enfant se dessine peu à peu, bouleversant.
La situation d’Estela démontre la précarité des domestiques à demeure. Sa mère l’était, et il ne lui a plus été possible de s’occuper d’Estela. À son tour, Estela ne dispose pas de congés pour aller voir sa mère, au village. Exploitée, négligée, elle n’est « personne » ou « quelqu’un » selon le contexte, qu’elle doit rapidement saisir, sans explication préalable ou éclairage bienveillant. Et cette condition qui est la sienne, c’est un piège, lui a appris sa mère.
« On attend toujours que la chance tourne, on se dit en secret : Cette semaine, je pars, la suivante sans faute, le mois prochain c’est le dernier. Et ça ne marche pas, Lita, m’a avertie ma mère. On ne peut pas partir, on ne peut pas dire ça suffit, on ne peut pas dire non, je suis fatiguée, Madame, j’ai mal au dos, j’arrête. »
Et cette phrase, terrible : « Il ne faut pas aimer ceux qui commandent. Ils s’aiment seulement entre eux. »
« Propre » parle des rapports sociaux, et de la violence que la différence, la cohabitation forcée entraînent. De là à aller jusqu’au meurtre ?
Bien des romans traitent du sujet : « Journal d’une femme de chambre » (Octave Mirbeau), « Dolores Claiborne » (Stephen King), « Les bonnes » (pièce de Jean Genet), … « Chanson douce » de Leïla Slimani est un exemple récent, racontant comment une nounou a assassiné deux enfants. L’intrigue de « Propre » diffère, et est assurément à découvrir.