King, Stephen ; traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch
Policier & Thriller
Paris : Albin Michel, 2026, 518 pages, 24,90 €

🙁 Un pas à côté de son trône

Avec « Ne jamais trembler », Stephen King poursuit les enquêtes de Holly Gibney dans un roman qui mêle tueur en série, radicalisation et violence contemporaine.
Tout commence par une promesse macabre : la police reçoit un message d’un type anonyme décidé « à tuer 13 innocents et un coupable ». De fait des cadavres sont bientôt découverts, portant dans une main un papier sur lequel figure le nom d’un des 13 jurés du procès qui a vu un innocent être condamné pour pédophilie et qui a trouvé la mort en prison. Très vite, l’enquête révèle un personnage idéologiquement radicalisé, nourri de ressentiment et persuadé d’accomplir une forme de mission morale.
En parallèle, Holly Gibney est engagée comme garde du corps d’une militante pro-avortement, dont elle doit assurer la protection au gré de ses déplacements à travers les États -Unis.
Le roman invite à suivre la progression des deux intrigues en alternance jusqu’à ce que celles-ci se rejoignent en un même lieu, sous l’égide d’une chanteuse noire patriotique tentant un retour sous les feux de la rampe, Sista Bessie.
L’idée de départ est forte. Un juré qui menace de tuer treize innocents : voilà une entrée en matière percutante, dans la droite ligne des obsessions kingiennes autour du mal tapi dans la banalité. Avec un tel point de départ, on s’attend à une plongée vertigineuse dans la psyché américaine, à une montée inexorable de la tension.
Or, le roman peine à décoller.

Une héroïne transparente

Le démarrage est lent, presque poussif. King installe ses pièces avec application, mais la progression narrative avance sans réelle tension. On suit l’enquête, on aligne les éléments, mais l’inquiétude ne s’installe jamais vraiment. Le final, censé cristalliser l’horreur, paraît téléphoné — comme si l’auteur nous conduisait sagement vers une destination que l’on devine longtemps à l’avance.
Les personnages n’aident guère. Plutôt que d’incarner des êtres complexes et ambivalents, ils semblent engoncés dans les stéréotypes liés à leur statut : la chanteuse noire et obèse, la militante provocatrice, les tueurs marqués par des traumatismes d’enfance… On ne les déteste pas, mais ils agacent, au point de se désintéresser de leur destin. Leur militantisme affiché ou leur assurance les fait parfois paraître davantage attachés aux idées qu’aux réalités humaines. Là où King a souvent excellé à rendre attachants ses marginaux et ses blessés, il paraît ici se contenter d’archétypes.
La déception est d’autant plus sensible du côté de Holly. Personnage fascinant dans « Mr Mercedes », avec ses fragilités, ses traits quasi autistiques, son intelligence borderline et sa manière singulière d’habiter le monde, elle perd ici de sa singularité. Elle devient plus fonctionnelle, presque lissée. Ce qui faisait son étrangeté attachante s’estompe au profit d’une héroïne trop conventionnelle, presque transparente.

Frustration diffuse

King glisse également plusieurs saillies contre Donald Trump et le dévoiement de l’Amérique contemporaine. Mais là encore, on reste dans l’esquisse. La charge politique, perceptible, ne va jamais assez loin pour devenir véritablement dérangeante ou corrosive. Elle demeure en surface, comme si le roman hésitait entre le pamphlet et le simple clin d’œil engagé.
L’écriture, elle, n’est jamais désagréable. King reste un conteur solide : cela se lit vite, sans effort. Mais le style paraît parfois superficiel, moins habité que dans ses grandes œuvres. On sent par endroits un texte écrit sans l’urgence ou la nécessité qui portaient ses romans majeurs. On se pose aussi la question de la pertinence de ces descriptions stériles (les répétitions de Sista Bessie, les aléas du match de base-ball, …) qui n’ont apparemment pas d’autre fonction que de multiplier le nombre de pages et donc de justifier le prix de vente du livre.
En refermant « Ne jamais trembler », on ne peut s’empêcher d’éprouver une frustration diffuse. King a confié avoir eu du mal à écrire ce livre ; le lecteur, lui, n’a aucun mal à le lire — mais en ressort déçu. Comme si le Roi n’était plus tout à fait sur son trône, mais assis à côté, regardant son propre mythe avec une distance un peu lasse.
Ce n’est pas un mauvais roman. C’est peut-être pire : un « petit » King, vite lu, vite refermé — et vite oublié.
Éric Albert

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