Jacamon, Luc (dessin, couleurs et adaptation); collaboration au scénario Thea Da Empoli; d’après Giuliano Da Empoli
Bande dessinée
Bruxelles : Casterman, 2026, 139 pages, 24 €

🙂 🙂 🙂 Lisser les apparences

Bien que le grand-père de Vadia -Vadim Baranov- était un Russe blanc ayant échappé aux purges staliniennes, son père était devenu un fonctionnaire zélé du communisme, ce qui avait permis à Vadia de vivre une enfance confortable. Devenu adulte, il se la jouait intellectuel et auteur contrarié et vivotait dans le domaine du théâtre. Mais il avait des amis riches et haut placés. En 1991, c’est l’un de ceux-ci, Mikhail Khodorkovski, qui lui enlève l’amour de sa vie, Ksenia, lassée de la vie misérable qu’elle vivait à ses côtés, alors qu’à Moscou on vit au rythme de l’argent facile et de la télévision à paillettes. C’est vers cette télé que se dirigera finalement Vadia, choix de carrière qui le fit passer « du carrosse à vapeur à la Lamborghini » et qui lui permit de rencontrer un certain Vladimir Poutine et d’entrer à son service exclusif.

Restaurer la grandeur de la Russie

Au travers du parcours de Vadia, basé sur le roman éponyme de Giuliano da Empoli (Gallimard, 2022), nous assistons à la montée au pouvoir de Poutine et à la transformation progressive de celui-ci en un tyran impitoyable. Poutine n’a pas pris le pouvoir, ce sont les « élites économiques » du pays qui sont venues le chercher, le convaincant que la Russie, ridiculisée et moquée à l’international par les attitudes clownesques d’Eltsine, avait besoin « d’un homme, un vrai chef qui sache la guider dans le nouveau millénaire ». Bien qu’il fût difficile à convaincre, Poutine endossa le rôle avec plus de conviction qu’espéré. Et, à l’image du monstre du Docteur Frankenstein, échappa très rapidement au contrôle de ses créateurs, pour ne plus écouter que lui-même. D’ailleurs, il prévint tout aussi rapidement Vadia : « vous ne travaillerez que pour moi ». À l’inverse des élites économiques, Poutine ne vise pas la richesse, sauf la sienne propre. Ce qu’il a en tête, c’est de restaurer la grandeur de la Fédération de Russie, lui redonner son lustre d’antan, celui d’une puissance crainte et respectée. Au fil des premières années de pouvoir du maître du Kremlin (nous revivons le terrorisme Tchétchène, la catastrophe du Koursk, les premières cyber-attaques vers l’Europe et la première guerre en Ukraine), Vadim va œuvrer dans l’ombre sur l’image de Poutine. Mais s’il parvient effectivement à lisser les apparences, ce à quoi il assiste dans les coulisses le questionne de plus en plus et, même s’il a du mal parfois à se l’avouer, le fait douter.
C’est avec plaisir que l’on retrouve ici le trait épuré, d’une lisibilité extrême, et les couleurs tantôt vives, tantôt chaudes du dessinateur des formidables histoires du « Tueur », scénarisées par Matz. Si le roman initial se retrouve ici filtré de certaines sous-intrigues et autres petits faits du quotidien, Jacamon en restitue l’essentiel avec brio. Ses grandes cases dans lesquelles visages expressifs alternent avec scènes-chocs ou discussions à huis-clos abritent effectivement un texte très littéraire qui prend beaucoup de place (comme dans les épisodes du « Tueur ») et qui rend à merveille cette impression de longue confession introspective qui émanait du roman. Parfait !
Nicolas Fanuel

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