Fin de l’année 1944 : la Seconde Guerre mondiale s’éternise et, même si son issue ne fait plus guère de doute, le pouvoir nazi s’accroche. À Dresde, une ville industrielle de l’est de l’Allemagne, les nazis tentent de réprimer toute contestation mais aussi de trouver un moyen de sauver leur peau, bien conscients que l’Armée Rouge encercle progressivement la ville et empêche tout ravitaillement. Alors que la pauvreté de la population atteint des niveaux inconcevables, une infirmière est retrouvée assassinée dans un hangar de la périphérie. Son corps indique que la malheureuse a subi les pires tortures. Un inspecteur de la police criminelle, Max Heller, hérite de l’affaire. Entre ses supérieurs nazis aux abois et des compatriotes sans ressource, le policier tente de garder la tête froide et l’œil vissé à son objectif : retrouver le malade responsable de ce crime, avant qu’il ne frappe à nouveau.
Entre deux eaux
Originaire de Dresde, Frank Goldammer (né en 1975) n’en est pas à son premier polar, mais « L ‘épouvantail de Dresde » est le premier à être publié en français. À l’image de ce que l’auteur anglais Philip Kerr (1956-2018) avait réalisé avec son cycle consacré au détective Bernie Gunther, Goldammer ancre son intrigue dans l’Allemagne nazie. Pas plus que Bernie Gunther, Frank Heller, le flic ici a centre de l’intrigue, n’a de sympathie pour le pouvoir en place. Comme lui, Heller navigue entre deux eaux, il tente de bien faire son boulot en évitant les coups de fourrés de la SS et en se tenant à distance de ses représentants. Mission quasi impossible à Dresde à cette époque. Les supérieurs directs de Heller sont membres du parti et l’ont à l’œil, lui qui a toujours refusé de prendre sa carte : « Tous ces gens en uniforme avec leurs têtes de mort ne comprenaient pas qu’il se fichait bien des apparences et du titre. Lui voulait mettre les gens dans le droit chemin, leur inculquer la justice, les valeurs qui composaient une société meilleure ».
Idéaliste et un peu tête brûlée, Heller est souvent seul pour mener les recherches. D’ailleurs, il a le sentiment que les autres s’en fichent, surtout après le bombardement de la ville début 1945, décrit avec un réalisme effrayant par l’auteur : « Mille morts. Et lui qui se faisait du mouron pour un meurtrier ».
Ce qu’illustre parfaitement Goldammer, c’est cette antienne de chaque guerre : les conséquences les plus funestes sont toujours pour les civils. Contrôlés par les nazis, bombardés par les alliés puis finalement envahis et maltraités par les Russes, les Dresdois ont payé cher les décisions prises des années plus tôt par leurs dirigeants. La faim, le froid, les brimades, les familles séparées, autant d’éléments du quotidien que Goldammer intègre avec justesse au cœur de l’enquête menée par Heller. Oui, car au-delà du cadre historique admirablement bien rendu et passionnant, l’intrigue maintient l’attention et la tension du lecteur jusqu’au bout. Heller se révèle un personnage crédible et attachant, que nous aurons grand plaisir à retrouver, la publication d’une deuxième enquête (« Mille diables ») étant prévue pour début 2026.