Cranor, Eli ; traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Heurtebize
Policier & Thriller
Paris : Sonatine, 2026, 317 pages, 22.50 €
🙂 🙂 Le prix du désespoir
Après « Chiens des Ozarks », qui a marqué l’entrée fulgurante d’Eli Cranor dans la littérature noire, en 2025, ce deuxième roman confirme le grand intérêt des écrits de cet auteur qui parvient, avec merveille et maestria, à rendre compte des conséquences que le désespoir social peut générer, et à nous rendre témoin du broyage existentiel qui en résulte.
Un broyage qui peut faire référence à l’atroce destin des poussins mâles, passés au broyeur de la non-rentabilité…
Car Eli Cranor nous emmène cette fois au cœur d’une entreprise de traitement de la viande de poulet. Au cours de trop nombreuses heures de travail harassant, pendant lesquelles une simple pause pipi requiert une autorisation, Gabriela et Edwin dépiautent à la main des cadavres encore chauds de volatiles, arrachant les pattes, délogeant les cuisses et les blancs destinés à la mise sous cellophane.
Luke Thompson, le patron de l’établissement, qui brigue une promotion substantielle, n’a pas son pareil pour exercer son autorité souvent déplacée : contrôles constants sur l’heure d’arrivée, augmentation des cadences de travail, non-paiement d’heures supplémentaires et autres comportements dénigrants et méprisants.
Edwin ne tarde pas à se faire virer, faute de constance dans le respect de son horaire. Cela place son couple dans une situation d’autant plus difficile qu’il a caché à son épouse, Gabriela, avoir bu la majorité de ces derniers salaires plutôt que de régler la location de leur mobile-home. Clairement, ils risquent l’expulsion.
Edwin fomente alors un plan pour pouvoir recommencer une vie décente ailleurs, peut-être en retournant au-delà de la frontière mexicaine. Il se met en tête d’enlever le bébé du patron et de négocier sa restitution contre une somme d’argent rondelette. Gabriela subit cette décision, encore sous le coup de la perte d’un enfant (à cause du travail à l’usine) mais, soumise et dépendante, elle ne peut que couvrir son mari dans sa croisade.
Le patron ne tarde pas à comprendre qui est à l’origine du rapt de son fils et se lance à la poursuite d’Edwin, tandis que Gabriela, également licenciée, se rapproche de l’épouse du patron, une femme qui, elle aussi, vit sous l’emprise de son homme, dont elle désapprouve la personnalité toxique, l’infidélité et la violence.
Tous les ingrédients sont réunis pour provoquer une explosion dévastatrice.
Le tableau d’une Amérique dévoyée
Le road book de Cranor (il est essentiellement composé du récit de la fuite d’Edwin) accroche dès les premières pages. Le style est direct et touche au cœur. La peinture des paumés est saisissante de réalisme, l’arrogance contrastée des nantis atteint des sommets affligeants et la confrontation de ces deux mondes opposés pousse à la réflexion sociale et à la prise de conscience.
Pointons aussi l’étude de la psychologie féminine, intimiste et sensible. Face à la mentalité brute de décoffrage des hommes du récit, chacun bas du plafond de manière toute personnelle, les figures féminines, au départ inféodées à leur partenaire, finissent par porter l’histoire et la mener à une résolution certes dramatique, mais qui aura au moins l’effet de leur offrir un semblant d’avenir.
Un roman coup de poing, pétri de vraisemblance au-delà des intentions foireuses de ses personnages, qui ajoute une pièce supplémentaire au tableau d’une Amérique dévoyée, dont le rêve escompté tourne irrémédiablement au cauchemar.