Dans son adolescence, Weldon Holland avait croisé la route de Bonnie & Clyde. Entre répulsion et fascination, il n’avait jamais oublié cette rencontre et elle allait le marquer tout au long de sa vie d’adulte. Le 6 juin 1944, il avait fait partie de la seconde vague à Omaha Beach et il avait pu vérifier par lui-même que, comme le diraient de nombreux témoins, la mer autour de la plage était rouge sang. Plus tard, en pleine Bataille des Ardennes, lui et son sergent, Hershel Pine, avaient trouvé refuge à bord d’un train de passage et s’étaient retrouvés devant les portes d’un camp allemand récemment abandonné. Dans les monceaux de cadavres émaciés, Weldon avait saisi le bras d’une femme toujours vivante, qu’il avait ensuite ramenée aux États-Unis et avec qui il s’était marié. Celle-ci se nommait Rosita Lowenstein. Quelque temps après leur retour au pays, Weldon avait été contacté par Hershel, son sergent et ami. Celui-ci lui fit une proposition qu’il accepta : au moyen d’une technique de soudage inspirée du savoir-faire des nazis, ils allaient révolutionner le mode de transport du pétrole, et devenir plus riches que jamais ils n’auraient pu l’espérer. Ce faisant, Weldon, Rosita, Hershel et sa fiancée Linda Gail, mettaient le pied dans un univers dont ils ne soupçonnaient pas la nocivité intrinsèque, celui des gens du pétrole, dont le propre grand-père de Weldon, ancien shérif, disait qu’ils étaient tous pourris jusqu’à l’os.
Pétrole et cinéma
En parallèle à son cycle consacré à Dave Robicheaux (23 volumes traduits chez Rivages), James Lee Burke entretient la flamme de son écriture dans la rédaction d’autres romans, dont certains sont consacrés au Clan Holland. Dernier volume en date de ce cycle, « Étranger à la dérive » nous plonge dans l’immédiat après-guerre aux États-Unis, période où deux industries entament un nouvel essor, celle du pétrole et celle du cinéma. La nouvelle activité de Weldon et de Hershel, ajoutée au fait que Linda Gail, la fiancée de Hershell, soit pressentie pour devenir une grande actrice hollywoodienne, va amener les deux couples à se confronter à ces deux univers.
Fantômes et figure tutélaire
Ancrer son intrigue dans cette époque n’empêche pas Burke de creuser ses thèmes favoris -sans pour autant se répéter- avec tout le lyrisme que ses lecteurs lui connaissent. Si l’environnement est toujours au centre de ses préoccupations (Weldon s’interroge sur les nuisances que leur entreprise de forages pétroliers cause à la nature), Burke noue aussi de véritables liens d’amour et d’amitié entre ses personnages, liens qui vont les guider puissamment tout au long du récit. En découlent des sentiments de confiance et des moments d’entraide qui les démarquent de leurs adversaires. Car la lutte entre le bien et le mal n’a pas fini de tarabuster l’auteur, qui attribue à Weldon, son héros du moment, des pensées qui pourraient être celles de Robicheaux : « Il y a parmi nous des créatures sauvages, des résidus d’une autre lignée, et en tant qu’homme, on le sait dès qu’on se retrouve à proximité d’eux. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais souscrit à l’idée que nous descendons tous du même arbre ». Comme Robicheaux encore, Weldon est hanté par des fantômes : durant les moments de tension, par exemple après que sa femme Rosita ait été victime d’abus de pouvoir de la part d’un flic véreux, il croit revoir Bonnie et Clyde, qu’il admire malgré lui, peut-être parce que, comme lui « ils avaient été méprisés par la loi ». Plus présente encore, la figure tutélaire de son grand-père, guide moral près duquel il revient toujours : « tu es un homme bon et courageux, et c’est pour cela que tu seras toujours craint et rejeté par le monde ».
Une intrigue imprévisible
Portrait d’homme et pièce du puzzle familial consacré aux Holland, « Étranger à la dérive » s’impose aussi comme un formidable roman noir, une intrigue imprévisible et passionnante qui convoque nombre de moments, de personnages et de lieux clés de l’histoire des États-Unis. On ne s’y perd jamais, tant Burke semble avoir épuré son art et arrive à nous surprendre jusqu’aux derniers moments.