Bennett, Robert Jackson ; traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurent Philibert-Caillat
Fantasy
Paris : Albin Michel, 2026, 485 pages, 24,90 €

🙂 🙂 Élémentaire, mon cher...

Fontaine…

Je ne boirai pas de ton eau ! Rétif depuis longtemps à la fantasy (dragons, fées, chevaliers et nains de jardin, très peu pour moi), je me suis tout de même aventuré dans ce premier volume d’une trilogie annoncée, orchestrée par Robert Jackson Bennett. Le nom de l’auteur a en partie guidé ce choix de lecture car il m’avait fortement impressionné avec « American Elsewhere », roman fantastique qui offrait une belle cure de jeunesse aux mythes lovecraftiens.
Il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis me direz-vous et, je le reconnais, cette incursion dans la fantasy a été source de joie, d’émerveillement, de découverte et de passion.
Mais avons-nous vraiment affaire à de la fantasy ? Elle connaît d’innombrables diversifications (de la light à la dark en passant par la romantasy) et, pour l’œuvre en question, on peut clairement affirmer que « Une larme de poison » est avant tout une enquête pas vraiment policière mais qui en tout cas en emprunte les codes et les méthodes.
L’Empire de Khanum, où se déroule cette histoire, est menacé chaque été par l’émergence depuis le fond de la mer de terribles Léviathans. Ces dragons abominables détruisent partiellement les remparts et la lutte pour empêcher qu’ils pénètrent à l’intérieur des terres est intense.
Un haut fonctionnaire de l’Empire, chargé de la sécurité, est retrouvé le corps littéralement transpercé par un arbre, dans une chambre d’une riche demeure. Il n’y a pas de doute : c’est un assassinat. Ce type de mise à mort n’est possible que suite à l’ingestion d’un poison, une sorte de graine qui se met à grandir dans le corps de la future victime, avant de la réduire en charpie de l’intérieur.
L’enquêtrice privée Ana Dolabra est désignée pour mener les investigations. Cette femme pour le moins excentrique est connue pour vivre cloîtrée chez elle, avec un bandeau sur les yeux. Mais elle a développé un exceptionnel pouvoir de déduction, qui lui a déjà permis de lever quelques lièvres. Pour recueillir les informations nécessaires, elle s’attache les services du jeune Din Kol. Ce jeune homme, toujours en formation militaire, est un graveur, c’est-à-dire qu’il a été génétiquement modifié pour bénéficier d’une mémoire infaillible. Il peut restituer tout ou partie d’un discours entendu ou décrire dans les moindres détails un lieu ou un individu.
Car dans cet univers clairement inspiré du Haut moyen âge, la science permet de doter les individus de facultés gagnées grâce à des implants divers.
Au gré de rencontres avec des témoins du meurtre, les deux enquêteurs vont peu à peu mettre à jour les rouages d’un complot qui dépasse les limites de la petite contrée de Doretana pour menacer l’Empire en entier. Bientôt de nouveaux meurtres surviennent. Dans l’ombre, quelqu’un cherche à enrayer la progression de l’enquête.

ACD…

Bennett aime mélanger les genres, c’est certain. Et le mélange des ingrédients est si subtil et cohérent qu’il parvient à donner naissance à un genre littéraire authentique, qui, s’il garde les essentiels des autres genres dont il s’inspire, parvient néanmoins à donner l’illusion de l’inédit. Pour « Une larme de poison », l’auteur s’est emparé de l’univers policier cher à Arthur Conan Doyle. Le parallèle entre son célèbre duo Holmes-Watson et le présent Dolabra-Kol est limpide, tout comme la déduction ou la ratiocination employés chez l’un comme chez l’autre.
Mais cela va encore plus loin, car on retrouve dans ce roman des émanations de steampunk (ou bio-punk) par les considérations transhumanistes qu’il exploite. L’aventure et le suspens sont présents également, sans jamais connaître de vraies baisses de tension.
Bref, Bennett est un écrivain intelligent, qui connaît les multiples gammes de sa matière et de son art.
Il y a fort à parier que les deux autres volumes, déjà parus Outre-Atlantique, auront à cœur de dévoiler les coulisses de cet Empire dont on connaît finalement peu de choses. Rendez-vous est déjà pris au mois de novembre.
Éric Albert

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