Adoubement
Keith Rosson n’en est pas à son coup d’essai. Les éditions Sonatine publient en fait son quatrième roman, le seul en français.
L’auteur est complaisamment présenté comme un être torturé, toujours sur le fil d’un internement psychiatrique. Bénéficiant déjà d’une aura quelque peu sulfureuse dans sa patrie d’origine (il vit dans l’État de l’Oregon, aux États-Unis), Keith Rosson débarque dans la langue de Voltaire avec un adoubement significatif : de Stephen King (ce qui a, évidemment, suscité ma curiosité) et également du créateur du personnage « The Bourbon Kid », dont le véritable nom reste inconnu à ce jour, mais dont les romans « Le Livre sans nom » ou encore « L’œil de la lune » et le « Cimetière du Diable » ont offerts à de nombreux lecteurs des descentes aux enfers littéraires du meilleur acabit.
Autant dire que nous sommes en présence d’un auteur atypique ou du moins, qui ne craint pas d’enfoncer les frontières et les limites du (ou des) genre(s) qu’il a choisi d’exploiter.
Bienvenue dans son enfer.
Déferlement
Au centre de « Fièvre noire », une main. Coupée. Une sorte de relique, provenant d’un corps bien réel. On lui prête le pouvoir de rendre fou quiconque se l’approprie, de faire basculer le moindre quidam dans une rage meurtrière proche de celle d’un zombie. Proviendrait-elle d’un Diable ? A partir du moment où deux petites frappes à la solde d’un prêteur sur gages la récupèrent chez un créditeur récalcitrant, les repères d’une vie plus ou moins normale s’étiolent.
Cette relique intéresse plusieurs personnages énigmatiques, allant d’un collectionneur morbide à des agents gouvernementaux. Au fil du récit, on apprend que cette main, conjuguée aux pouvoirs supposés d’un œil et d’une voix délivrant un message subliminal, caché dans une chanson d’un groupe de rock sur le déclin, pourrait carrément ouvrir les portes de l’enfer et menacer la survie entière de l’humanité.
Afin de retrouver la trace de ces artefacts, de sombres agents d’État utilisent les dons de voyance d’un certain Saint Michaël, un être qui a tout de l’alien (ou de l’envoyé de Dieu), puisqu’il faut se résoudre à lui couper littéralement les ailes qui lui poussent dans le dos pour le convaincre de collaborer.
Au centre de ce maelstrom incontrôlable, Kate Moriarty et son fils Nick Coffin, poursuivis et traqués de toutes parts auront bien du mérite à se sortir de ce cauchemar.
Présenté comme ça, avec les réserves nécessaires à la taille de la chronique et à la volonté de ne pas (trop) divulgâcher, le roman semble épouser les formes aléatoires d’un beau fourre-tout : tantôt noir, tantôt policier, bifurquant vers une science-fiction mystique avant de virer au fantastique poisseux, rabâchant les stéréotypes des meilleures histoires de vampires et de conspiration complotiste, la lecture de cette petite brique peut s’avérer déstabilisante. L’auteur lui-même sait-il où il veut nous emmener ?
Couronnement
Le final nous prouve que oui, Rosson a tout prévu, suit un fil rouge qu’il ne manquera pas de dévider dans la suite de son enfant protéiforme, prévu pour la fin de l’année, et qui devrait nous en dire plus sur l’avenir de cette humanité plongée en plein chaos, en proie à des forces antagonistes mais affamées de pouvoir absolu.
On sort du livre complètement lessivé, la tête farcie de scènes improbables mais pourtant évocatrices de ces peurs et tourments qui hantent notre conscience au quotidien : le monde est-il vraiment et irrévocablement pourri ? Courons-nous à une perte que nous aurons nous-mêmes initiée ? Sommes-nous de simples pantins voués aux caprices d’un Dieu ou d’un Diable ? Ces questions restent à débattre.