Ce sont les aboiements du chien qui avaient attiré les deux gosses. Ils surplombaient la falaise et c’est d’en bas que provenaient les hurlements du canidé, il avait donc fallu dévaler la pente avec précaution et pister l’animal. Finalement, c’est à l’entrée d’une grotte qu’arrivèrent Anh et Jonas, 11 ans tous les deux. La vision d’horreur qui les attendait rendit leur retour bien plus rapide. Car voici ce qu’ils racontèrent : à l’intérieur de la grotte gisait le corps d’un jeune garçon, le crâne fracassé et ensanglanté. Autour de lui tournait le chien qui les avait guidés jusque-là, et dont la médaille disait qu’il s’appelait Tilt. Lorsque le chef Louen, seul policier de l’île d’Hurlin, entendit leur récit, il sût tout de suite que quelque chose ne collait pas. Mais, puisque quelques instants plus tôt, le jeune Paul Salmon avait été signalé disparu par sa mère et que lui-même, Louen, venait d’ouvrir un courrier anonyme l’avertissant que « voici le prix du feu », il prit la décision d’empêcher quiconque de quitter l’île et d’appeler des renforts du continent.
Cartésiens contrariés
Les renforts arrivèrent assez rapidement, en la personne du capitaine Dozert et du lieutenant Cassio. Dozert, fort en gueule, expérimenté et sûr de lui, prend les choses en main en cornaquant Louen et le jeune Cassio. Même si tous trois sont à priori cartésiens et attachés aux preuves matérielles, ils devront assez vite reconnaître que, sur l’île de Hurlin, en ce printemps 1996, certains événements ne s’expliquent pas toujours scientifiquement.
Une superbe galerie de personnages
Avec sa galerie de personnages assez incroyables et superbement incarnés (surtout les flics, et parmi eux, Dozert, son langage fleuri et son assurance à toute épreuve) et son intrigue à la lisière du polar et du fantastique pur et dur (on pense à Lovecraft, King et au Magicien d’Oz, abondement cité au cours de l’histoire d’ailleurs), Julieu Freu enfonce le clou. Quel clou ? Celui de sa trilogie des années ’90, entamée avec ‘Ce qui est enfoui’ dont nous vous avions vanté les mérites ici, poursuivie avec ‘Hors la brume’, encore à lire) et nous scotche à nouveau avec son style tellement personnel, à la fois imagé, emphatique à l’occasion et d’un réalisme revendiqué (ainsi, pour évoquer la peur, omniprésente ici : « la petite vipère dans son ventre mâchait ses entrailles »). Cette fois encore ce sont les objets du quotidien et les jeux vidéo pratiqués par plusieurs personnages, mais également les premiers téléphones portables et l’absence d’internet qui attestent de l’époque dans laquelle nous nous trouvons. On navigue perpétuellement entre le sombre, l’humour, et l’inexpliqué (Freu invoque notamment les légendes locales de son île imaginaire, pleine de naufrageurs et de sorcières) au fil des rebondissements vécus par une panoplie de personnages reflétant à merveille la diversité humaine. Parents violents et/ou cinglés, enfants amoureux, flic traumatisé par son passé, universitaire en roue libre ou écrivain peureux : autant d’acteurs assez inoubliables. Un sacré bon moment de lecture, une illustration parfaite de ce que la littérature de genre à la française peut produire de mieux.