Dix-sept ans après la trilogie « Natchez Burning » (composée des trois formidables romans « Brasier noir »,« L’arbre aux morts » et « Le sang du Mississipi »), nous retrouvons Penn Cage, le personnage fétiche de Greg Iles. Ancien procureur, ancien maire de Natchez (une petite ville du Mississippi) et écrivain, Penn est un personnage attachant, tiraillé entre ses aspirations pacifiques et les circonstances qui l’obligent à user d’une violence qui le répugne. Dans les trois romans précités, Penn a beaucoup donné de sa personne -et à beaucoup perdu aussi- dans sa lutte contre les forces du mal. Celles-ci étaient à l’époque majoritairement incarnées par un petit groupe émanant du KKK, les « Aigles Bicéphales », groupe qui pendant quasiment 3000 pages avait tenté d’empêcher Penn de faire la lumière sur des meurtres racistes commis dans les années ’60 en Louisiane.
Fracture originelle
Avec cette nouvelle brique de plus de 1300 pages, Greg Iles creuse encore une fois la fracture originelle sous-tendant l’histoire des Etats-Unis et qui en explique encore certains événement actuels : l’esclavagisme et ses tristes corolaires, la ségrégation et le racisme. C’est à Bienville, juste à côté de Natchez, qu’il situe cette fois son intrigue. Un concert y est organisé pour rendre hommage à un jeune Noir assassiné, mais ce qui devait être un évènement pacifique finit en bain de sang : les hommes du shérif ouvrent le feu et tuent froidement une quinzaine de jeunes, tous noirs. Alors que la révolte gronde parmi la population noire de la ville et que des images de l’événement font le tour du monde, une série d’incendies ravage des demeures historiques, des maisons autour desquelles, avant la Guerre de Sécession, fleurissaient d’immenses plantations où régnait l’esclavagisme, cette « dictature personnelle de chaque grand propriétaire terrien » [..] cette « tyrannie sur le corps et l’âme ». Pour les élites blanches de la ville, le lien est vite établi : les incendies ne sont rien d’autre qu’une vengeance des Noirs et une guerre raciale ne va pas tarder à éclater.
Candidat à l’élection présidentielle
Dès lors, la tension ne fera que monter au fil des différents moments-clés de l’intrigue, qui mettra à nouveau en scène une âpre lutte entre les forces du bien et celles du mal. Celles du bien sont incarnées par Penn Cage, sa famille et ses amis, qui tentent par tous les moyens possibles et jusqu’à la toute fin du roman, d’empêcher qu’éclate cette guerre raciale. Celles du mal sont quant à elles personnifiées par les membres du déjà rencontré « Poker club », alliés au plus riche homme d’affaire de la région, Charles Dufort, et épaulées par le shérif local et le gouverneur de Louisiane. Au milieu du jeu : Bobby White, le « Southern Man » qui donne son titre au roman, lui-même inspiré par la chanson de Neil Young. White, vétéran de l’armée, candidat à l’élection présidentielle et dont on ne sait s’il souffle sur les braises pour les éteindre ou les ranimer.
De la force et des armes
Dernier roman pour Greg Iles (il est décédé en 2025, à l’âge de 65 ans, à…Natchez), et lutte finale pour Penn Cage (dont le nom est inspiré de celui d’un romancier américain, Robert Penn Warren, qu’Iles adulait), « L’homme du Sud », on l’a dit, revient sur le racisme endémique qui règne aux Etats-Unis, mais via une intrigue qui cette fois en démontre toute l’absurdité (ce qui, hélas, ne l’éradiquera pas). C’est en analysant son sang et celui de sa mère que Penn, alors qu’il est lui-même miné par un cancer du sang, découvrira que dans son pays non plus, aucune pureté raciale n’existe et que du sang noir coule dans les veines d’hommes blancs, parmi lesquels les plus racistes. Mais il le constatera à nouveau : les arguments rationnels n’arriveront pas à convaincre ses ennemis, surtout en cette époque de « vérités alternatives », et c’est donc finalement de la force et des armes que Penn et ses alliés devront user, autre constante dans l’histoire des Etats-Unis. En résulte une intrigue que l’on a du mal à lâcher (même si elle comporte quelques longueurs) scandée de nombreux moments de tension véritablement scotchants, Iles démontrant une fois encore à quel point il maîtrise le suspense et les scènes d’action pure. Au fil du roman, il rend hommage aux grands auteurs du sud : Faulkner, mais aussi John Grisham et James Lee Burke, tout comme il multiplie les références musicales et cinématographiques. Une très belle dernière œuvre, tantôt captivante par la tension que l’auteur y insuffle, tantôt émouvante par tout ce qu’il y met de personnel.